Sous les toits est un feuilleton écrit pour Megalopolis par Sébastien Ayreault, auteur de Dieu vit au-dessus du frigo, un premier roman sorti en novembre 2010 aux éditions Ex aequo. Retrouvez le sixième épisode ici.
Agnès voulait que je lui écrive un porno, un porno rien que pour elle. Et pour cette chose, elle se proposait de me verser 30 euros par semaine, 30 euros les 10 pages. Laura voulait que je m’installe dans son appartement. Elle avait toujours rêvé de vivre avec un écrivain. Mieux, elle était FAITE pour vivre avec un écrivain. Et merde, j’avais drôlement l’air d’en être un. Agnès avait une amie qui vivait dans le 7ième. Cette amie possédait une petite chambre sous les toits et, à condition que je m’occupe du chat, elle me la laisserait pour 100 euros par mois. Quant au If, il faisait ses bagages. Un matin que je m’étais pointé de bonne heure à sa porte, il m’avait dit comme ça: “Ras les bottes, j’me tire d’cette ville de merde, direction Katmandu”.
J’aurais dû choisir un camp: j’ai épousé les deux. J’ai épousé les deux et je n’ai rien dit à personne. Chez les riches, j’ai installé ma machine à écrire et ma petite radio. Chez Laura, mes fringues et mes cahiers.
Je me levais en même temps que Laura, sur les coups des 7 heures. Ensuite, je rejoignais mon nouveau toit, avenue de Suffren, huitième étage. Il n’était pas mansardé celui-là. 10 mètres carrés, un lit, une table, une chaise, une armoire, une douche, un frigo et 2 plaques électriques. La seule fenêtre -toujours ouverte- donnait sur la cour intérieure, si bien qu’il ne faisait jamais jour et toujours froid. En arrivant, j’ouvrais le frigo, chopais une boîte de thon et donnais à bouffer au chat. Je lui changeais son eau aussi. Et puis je lavais sa litière. Croquette avait un sérieux problème de surpoids. Croquette faisait de la dépression.
L’histoire, c’est que le nouveau petit ami de Françoise, la proprio, était allergique au poil de chat. Ne pouvant se résoudre à s’en séparer, elle l’avait installé là-haut, dans la chambre –ceci expliquant le pourquoi de la fenêtre toujours ouverte. Françoise était une aristocrate, un peu cinglée, psy à la retraite, 65 bougies au compteur, grande coiffe en désordre. Une fois par semaine, elle montait m’apporter la nourriture pour le gros père, parfois un pack de bières. Je me croyais chanceux. Et d’une certaine manière, je vivais mes meilleures heures avant longtemps.
Enfin merde, j’écrivais. Tous les jours. 6, 7 heures par jour. Des poèmes, des nouvelles, et puis bien sûr, le porno pour Agnès. L’usine était loin, très loin. Mes problèmes de fric aussi. Nos vies sont ce qu’elles sont et l’argent y est pour beaucoup. Qui dit mieux?
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Il y avait une enveloppe à mon attention scotchée sur sa porte.
“Salut mon pote, quand tu trouveras cette lettre, je serai loin. Mon avion décolle à 11 heures 12, direction le Népal. La porte est ouverte, prends ce que tu veux, brûle mes toiles. On se reverra. Un jour, j’en suis sûr. Le chaos est en nous, il est temps d’accoucher.”
J’ai plié le mot, l’ai rangé au fond de ma poche arrière et j’ai rejoint l’avenue de Suffren. Croquette m’attendait sur le pas de la porte. Énorme, pleurnichard. Je me suis installé devant la machine, ai caressé les touches un instant –”elle enfonça sa bite”– puis j’ai laissé tomber. À 19 heures, je suis descendu m’acheter un pack de 12 Kro, plus 3 8.6. Aussi jambon, pain de mie et chips. Je me suis arrêté à une cabine téléphonique.
-Laura? C’est David. Je passe la nuit avec Le If.
-T’es avec une autre fille, c’est ça?
-Mais non, c’est pas ça.
-Mais si, elle a hurlé.
-Et merde!
J’ai raccroché et je suis remonté dans ma piaule. J’ai allumé la radio, me suis collé au pieu. Croquette est venue me rejoindre. Il s’est mis à ronronner. J’ai trouvé la station “Chante France” avec que des vieux tubes français des années 80. Le truc inécoutable en temps normal. Mais là, c’était parfait. Je me suis saoulé et j’ai pleuré sur tous les cris, les SOS. J’ai même fini par me sentir bien, même fini par regretter ce bon vieux temps du boulevard Magenta. Mes cuites en solitaire. Les journées à rien foutre, à errer dans Paris, Le If et moi, à raconter n’importe quoi, à se foutre de la gueule du monde entier. On était 2 rois. Libres, nom de Dieu ! On avait rien, on était rien, mais on était LIBRES.
En jetant au loin ma troisième 8.6, j’ai décidé de quitter Laura, décidé que j’étais aussi bien là, seul avec mon chat. Mon chat, oui! Un écrivain n’a pas besoin de baiser. Deux, trois films pornos par semaines, quelques bonnes branlettes, et basta!
Le chaos est en nous et il est temps d’accoucher, encore du Nietzsche, je supposais.
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J’ai quitté Laura. Au téléphone. Sans explication.
Les deux jours suivants je suis resté au pieu à écouter la radio et fumer des clopes. Les nouvelles n’étaient pas bonnes: les ondes étaient pleines de cadavres et de tyrans sanguinaires supers stars. De temps en temps je me levais, m’asseyais à ma table, tapais un truc à la machine, mais ça n’allait jamais très loin. Mes doigts déconnaient. Ma tête pissait des phrases sur 15 pages, mais mes doigts déconnaient. Je suis parti au sex-shop, rue Saint-Denis.
Raies Poilues, Soumission, Fun Girl 6, Des Coups Encore Des Coups, No-Limits 7, Ma Tante Cette Garce, Best Of Lesbiennes Amateurs, Femmes Sodomites 1, 2, 3, 4, Lesben Nest, La Main Vagabonde, Putains De Maquerelles, Pénétrations Monstrueuses, Crudités Lesbiennes, Trans En Folie, Fist And Piss 2, La Gynéco Est Une Salope, Les Bachelières 4… Y’a vraiment des jours qui ne ressemblent à rien. Dieu de putain, quelle misère quand la bite retombe toute molle, toute poisseuse. Quel vide! Je remonte ma braguette, je balance mon mouchoir dans la poubelle, je sors de la cabine, du sex-shop, je dis bonsoir, dehors il fait noir, et qu’est-ce que je deviens maintenant? Mais le pire du pire, c’est quand vous achetez 3 heures 30 de porno à 30 euros et que pas une minute ne vous procure une petite accélération du cœur, pas un poil qui ne s’hérisse sur la rétine. Que dalle. Alors là, c’est vraiment le trou noir. Et finalement, raconte-t-on, Proust venait dans le coin se faire fesser. Maigre consolation.
(A suivre)
Sébastien Ayreault
Crédit illustration de une : Philippe Hirondelle
Crédit illustration dans le texte : Noémie Barsolle



