Sous les toits – Feuilleton littéraire (15/15)

Sous les toits est un feuilleton écrit pour Megalopolis par Sébastien Ayreault, auteur de Dieu vit au-dessus du frigo, un premier roman sorti en novembre 2010 aux éditions Ex aequo. Retrouvez le quatorzième épisode ici.

Je suis sorti de la douche, me suis dirigé vers le frigo et j’ai dévissé une Kro. Suis revenu dans le salon. Elle était allongée, un coude enfoncé dans le matelas, la tête dans sa main. Elle fumait.

-Et qu’est-ce qu’il a dit ? j‘ai demandé
-Un truc sur l’amitié.

Claire. Des seins immenses sous un pull-over immense. Brune. Frisée. Les ongles un peu rongés. Névrosée, of course. Pas facile. En dents-de-scie. Elle avait tout pour me faire me bander, me faire chavirer le cœur, mais je restais mou, insensible.

-Les copines des copains d’abord, je me suis marré.

Elle s’est marrée aussi, a renversé sa tête sur l’oreiller, les yeux au plafond.

-Et merde, elle a dit. Quelle vie de merde.

J’ai avalé deux antidépresseurs et allumé la télé. Me suis allongé à ses côtés. Ça a duré des jours. Des jours à rien foutre. Juste cette douleur dans le bide, les cauchemars sur les murs. La peur de mettre un pied dehors. Paradis déchiqueté. Je vivais avec cette certitude que d’ici peu, quand elle s’en irait, je mettrais fin à mes jours. Et j’attendais.

Elle s’est tirée, mais elle est revenue deux heures plus tard. Elle tenait un livre dans sa main. Elle souriait.

-Tiens, elle a dit.
C’était la correspondance de Bukowski, 1958-1994. J’ai ouvert à la page 12: “Etes-vous toujours en vie? Tout ce qui m’arrive est banal ou vénal.

-Je m’en vais maintenant, elle a dit.
-Okay.
-Ça va aller ?
-Faut que je trouve un boulot, que je paie toutes ces factures, que je passe l’aspi. Ça va rouler, pas de soucis.
-Je le sais,
elle a dit. Et n’oublie pas d’écrire. T’as du talent. Suffit que tu t’accroches.

J’ai souri et la porte s’est refermée.

Sur la platine chante Johnny Cash et je vois ma gueule chialer dans la fenêtre pleine de nuit. Sa voix au bord du gouffre. La vie qui se taille dans la poussière. Trois pas vers le frigo, j’ouvre une bière. Cigarette. Retour à la fenêtre. On peut mourir en écoutant Johnny Cash. On peut s’arrêter là. Au bord d’American V: A Hundred Highways. On devrait s’arrêter là. Nous penser au-delà des choses. S’allonger sur les toits pleins de soleil. Laisser le ciel nous prendre. Le monde est aveugle. Ça me tord partout dans les tripes, partout dans le coeur. Mes veines comme des serpents malades. If you could read my mind, love.

Et l’immensité tout autour.

J’ai fait le tour de l’appartement. Tout me semblait au poil, nickel, à sa place, aspiré, dépoussiéré. J’ai sonné chez la voisine -une petite grand-mère sympa comme tout, le cheveu mauve. Je lui ai filé mon chat, 5 boîtes de croquettes, et puis mes clés.

-Je reviens dans un mois.
-Pas de soucis, David,
elle a dit, pas de soucis.

Trois heures plus loin, je me faisais mon retour à l’aéroport Charles-De-Gaulle. Et non, cette fois, je ne pensais pas au chanteur Jean Bart ou à toutes ces conneries d’avenir et de devenir. Je me sentais en pleine forme. Confiant. Excité. Et je n’avais qu’une seule chose en tête, cette lettre de Bukowski à son éditeur John Martin: “Tous les jeunes et moins jeunes poètes vont peut-être maintenant courir à Atlanta pour crever de faim et de froid dans une cabane en papier goudronné sans eau ni électricité pour commencer leur carrière d’écrivain.”

L’entrée du bar représentait une immense tête de mort, gueule béante. Le Vortex, que ça s’appelait. On y servait des hamburgers plus gros que nature et le rock pissait des enceintes comme une source d’eau claire d’une montagne. Je me suis installé au comptoir. J’ai commandé un 7-7. Il y avait une fille à deux tabourets du mien. Une fille blonde, jean serré, ticheurte rose bonbon, les yeux gris lumineux.

FIN

Sébastien Ayreault

Crédit illustration de une : Philippe Hirondelle

Crédit illustration dans texte : Noémie Barsolle

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