Sous les toits – Feuilleton littéraire (14/15)

Sous les toits est un feuilleton écrit pour Megalopolis par Sébastien Ayreault, auteur de Dieu vit au-dessus du frigo, un premier roman sorti en novembre 2010 aux éditions Ex aequo. Retrouvez le treizième épisode ici.

La Belgique n’est pas une solution en soi.

Départ, 16 heures 25, Paris, Gare du Nord. Arrivée, 17 heures 47, Bruxelles, Gare du midi. Il fait déjà nuit. Les nerfs ne préviennent pas quand ils vous lâchent pour de bon. Il faut partir vite, très vite. Loin, très loin de la corde qui pendouille au fond du couloir. Trois slips dans un sac, et roule! Un aller simple. 78 euros. Et pourquoi pas? Je déraille de partout. Ongles arrachés jusqu’au sang. Et bordel de merde, Bruxelles est déserte. Un type, un inconnu -les inconnus, c’est bien meilleur- me joue le guide en plusieurs langues jusqu’au cœur pavé de la capitale européenne. Mais là aussi, ce n’est pas la joie. C’est même carrément mortel. La pierre, même la vieille, ça m’emmerde. Visiter m’emmerde. Je gicle. Boulevard Adolphe Maxlaan, je repère les sex-shops, je me revois 10 ans arrière, quand je débarque à Paris. Putain! Mec, tu vas quand même pas nous la refaire! Et tiens, pourquoi pas? Et dix ans plus loin, le pôle Nord, mon pote! Un igloo au bout de la bite, un chasse-neige aux trousses, et dix dollars en poche. Et ouais! Faut se dégourdir les pattes. Pas mâcher l’herbe en regardant passer les trains toute sa vie. Non, non. On aurait l’air de quoi au seuil du caveau? Tout loquedu au moment de s’essuyer les pieds: “C’est déjà fini?” Mince alors! Et mes sous, j’en fais quoi de mes sous? La pierre? Je sais, ce n’est pas donné la pierre de nos jours. C’est que pour finir, on se ruine en crevant. Faut mettre de côté avant de passer l’arme à gauche. Un petit peu, tous les mois. Sinon, fosse commune. Allez hop! Immense partouze d’osselets. Atterrir le nez dans un con de mille ans. Bander comme à l’époque. Dernier souffle.

Rideau.

Et puis non, ras le bol des sex-shops.

Par la fenêtre de l’hôtel, il pleuvait. Bruxelles hors de prix, Bruxelles dégueulasse de tristesse. J’avais la gueule de bois. 9 heures 12 quelque part. J’ai pensé, pensé qu’il était temps que je passe voir mon père.

Ça m’a pris la journée pour rejoindre Maule, un petit bled paumé de l’Ouest de la France, juste au-dessous de la Bretagne. J’ai dormi au château. Une chambre de charme à 78 euros la nuit. J’étais entrain de me foutre sur la paille, mais cela n’avait aucune importance. Là où j’allais, le pognon n’existait pas. J’ai pris un petit dej’ au bar des sports, puis j’ai remonté la grande rue de Maule jusqu’au cimetière. Mon père n’avait pas bougé. Je suis resté deux bonnes heures assis sur sa pierre, à fumer clope sur clope, à lui dire, répéter, mais viens me chercher, viens me chercher, putain! Mais il ne sait rien passé. Aucun miracle. Juste un soleil mauve de pluie dans les nuages et du silence tout autour. À trois tombes de là, il y avait mon arrière grand-mère, Olga. Et par-dessus le mur du cimetière, au-delà des cyprès, j’apercevais le toit de la maison de mes grands-parents. Il y avait bien longtemps que toute cette famille s’était barrée en vrille. Après la mort de mon père, tous les ponts avaient sauté.

J’ai dit okay, allons-y, merde !

En arrivant devant la grille en fer forgé, j’ai senti qu’un truc ne tournait pas rond : le jardin avait disparu, remplacé par de la pelouse et des ardoises. Pas de chien qui gueule à mon arrivée non plus. Pas de Dora. La porte d’entrée s’est ouverte et une jeune femme blonde, bébé dans les bras, est apparue.

-Vous cherchez quelque chose?
-Mon grand-père et ma grand-mère, en fait.
-Oh,
elle a dit.

Elle a simplement dit “Oh”.

-Ils n’habitent plus ici ?

Elle a hésité.

-Vous êtes le petit-fils de George ?
-David, oui.
-Entrez, elle a dit, entrez…

Deux heures plus loin, je suis monté dans sa voiture et elle m’a déposé à la gare de Chole. J’ai pris un billet de train direction Paris. Ma grand-mère s’était suicidée, il y avait maintenant 5 ans. Mon grand-père l’avait rejoint 3 ans plus tard. De la même manière.

(A suivre)

Sébastien Ayreault

Crédit illustration de une : Philippe Hirondelle

Crédit illustration dans texte : Noémie Barsolle

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