Roland à tout prix

La Fédération française de tennis décidera le 13 février du sort de Roland-Garros. Gonesse et Marne-la-Vallée ont lancé une large offensive pour attirer le Grand Chelem français, jusque là symbole chic de la porte d’Auteuil. Versailles est aussi sur les rangs mais la ville de Paris n’a pas dit son dernier mot et tient, selon les dernières informations, la corde. Tour d’horizon.

Stupeurs et tremblements dans l’ouest parisien: Roland-Garros est sur le point de s’envoler pour la grande banlieue. Malgré une marge confortable de 40% et 60 millions d’euros de bénéfice en 2009, l’étape française des tournois du Grand Chelem se trouve trop à l’étroit (8 hectares et demi) et cherche un terrain plus vaste pour maximiser ses profits à l’horizon 2016. Dans le viseur, deux références: le classieux tournoi britannique de Wimbledon (18 hectares de terrain), et le très “bankable” US Open (75 millions d’euros de bénéfices). La FFT, qui va devoir sortir entre 500 et 600 millions en cas de déménagement, est donc à l’heure de “la décision la plus importante de l’histoire du tournoi” selon son directeur général Gilbert Ysern.

Paris-porte d’Auteuil, on est si bien chez soi

C’est le site historique du tournoi depuis sa création en 1928. Autant dire que si “l’idée de quitter Paris fait son chemin” dans les têtes de la FFT, tout le monde est dans ses petits souliers porte d’Auteuil. Les joueurs eux-mêmes, français et étrangers, sont nombreux à avoir publiquement clamé leur attachement au site des “Mousquetaires”. Mais avec ses 8,5 hectares, il est trop petit pour un tournoi qui s’est imposé comme l’un des évènements annuels majeurs du calendrier sportif mondial. Roland a deux fois moins de place que Wimbledon, son concurrent britannique (18 hectares). D’où l’idée de quitter, comme a su le faire en son temps l’US Open, le centre métropolitain. Question de standing oblige, la ville de Paris ne se résout pas à laisser partir ce joyau du sport parisien, très prisé par les polos Lacoste des beaux quartiers, comme par les touristes aisés.

L’équipe Delanoë a donc mis sur pied un projet d’agrandissement du site chiffré à 235 millions d’euros. Il prévoit l’annexion du jardin des Serres d’Auteuil voisin, qui sera intégré au décor, et d’un hectare du bois de Boulogne pour construire deux nouveaux courts couverts. Ce qui pourrait permettre d’en finir avec le ballet des reports, annulations et parapluies. Autre idée, transférer le Centre National d’Entrainement, actuellement au coeur de Roland, de l’autre côté du périph’, à la place du stade Georges Hébert, site névralgique du sport scolaire dans le 16e (plus de 5.500 élèves l’utilisent). C’est là que Bertrand Delanoë et sa première adjointe Anne Hidalgo, en pointe sur le sujet, se heurtent à l’édile local, l’omnipotent Claude Goasguen (UMP), aux Verts du conseil de Paris, qui craignent pour les Serres d’Auteuil. Sans compter les riverains, qui n’ont toujours pas avalé la rénovation imposée du stade de rugby Jean Bouin (pour au moins 140 millions d’euros, voir Megalopolis #3). En contrepartie de ces travaux d’aménagement, le loyer actuel d’1,6 million d’euros annuel serait au moins triplé. Le chiffre de 8 millions, agrémentés de primes liés aux bénéfices, a été avancé, et la mairie de Paris a récemment accepté l’idée d’un bail de 99 ans. Le “nouveau Roland” aurait une vie le reste de l’année via des concerts, colloques etc.

Le Pour. Un vrai bourgeois est très attaché à ses meubles, et Paris est à deux pas. Pas étonnant que les joueurs veuillent rester.

Le Contre. L’espace reste limité et il faut se coltiner le voisinage, Claude Goasguen et un gros loyer. Et puis un peu d’audace ne ferait pas de mal.

Versailles, Roland et les dorures

On ne va pas se le cacher, le tennis est loin d’être un sport “populaire”. Aussi l’idée d’amener les icônes des pubs Rolex à deux pas de la Galerie des Glaces fait-elle frissonner les organisateurs, pour qui Versailles “colle à l’image du tournoi”. Concrètement, la mairie de la paisible préfecture des Yvelines souhaite installer Nadal, Federer et consorts sur un actuel terrain militaire attenant au Parc du Château. Les Mortemets (c’est son nom) sont situés, pour les amateurs de jardins à la française, à côté de la pièce d’eau des Suisses, face à La Lanterne, la traditionnelle résidence de week-end des Premiers ministres, annexée par Nicolas et Cecilia Sarkozy en 2007.

Le site doit bientôt passer sous contrôle du ministère de la Culture (qui gère le château), ce qui ralentit le lobbying versaillais. Le hot spot du 7-8 veut le louer à l’Etat, à un coût qu’on imagine élevé. Concrètement, la candidature versaillaise brille de mille feux mais la fédération s’est alarmée à plusieurs reprises de la multiplication des interlocuteurs (mairie, ministères, préfecture). Un manque de clarté qui pourrait coûter cher à un dossier qui table sur 600 millions d’euros d’investissements en infrastructures, et ce sans accès à la propriété foncière.

Le Pour. La classe internationale, les éventails, les corsets et les mouches en tribune.

Le Contre. Le deal avec l’Etat, la location et les problèmes d’accessibilité au site. Sans oublier des adversaires bien déterminés.

Marne-la-Vallée des désirs

Un projet à l’échelle de la Région capitale au cœur du cluster tourisme, sports et événements, doté d’une offre hôtelière de plus de 8 000 chambres qui va doubler en quelques années pour devenir le second pôle hôtelier de France.” Ainsi Marne-la-Vallée, pardon “l’Etablissement Public d’Aménagement Marne/France” vend-elle son programme sur son site Internet. La coopérative touristique de Seine-et-Marne, pour relever son image, mise gros sur l’arrivée de Roland en 2016. Jean Gachassin et Gilbert Ysern, respectivement président et directeur général de la FFT, ont ainsi eu droit à un petit tour en hélico au-dessus de leur peut-être future propriété. Et il y a tout pour les séduire: 35 hectares de terrain sur la commune de Bailly-Romainvilliers, qui feraient de Roland-Garros le Grand Chelem le plus étendu géographiquement; une gare TGV à deux pas reliée par des navettes et qui assure un transfert depuis Roissy en un quart d’heure; un parc hôtelier conséquent et déjà disponible sur un site connu par les touristes du monde entier.

De quoi regrouper, pour 550 millions d’euros environ, les courts (dont deux couverts pour des sessions de nuit en prime time fort rémunératrices), le Centre National d’Entrainement et le siège de la Fédération à 35 kms de Paris. Les tenants du projet promettent aussi un “grand parc sportif paysager” et une clinique du sport. Prière de ne pas prendre les gars du 77 pour des bouseux: ils ne comptent pas servir de faire-valoir propice à une montée des enchères entre la Fédération et la ville de Paris.

Le Plus. Pas de loyer car accession à la propriété foncière, et l’ambition de faire aussi bien que Wimbledon en accueillant plus de 500.000 personnes pendant les deux semaines de tournoi, soit 50.000 de plus qu’actuellement.

Le Moins. Roland-Garros chez Mickey. Une heure de transports depuis Paris centre: suffisant pour faire fuir les dames bien chapeautées.

Gonesse, let’s go ?

Après le triangle d’or, voici le triangle de Gonesse. C’est la grosse cote: installer Roland dans un no man’s land du 95 entre les aéroports de Roissy et du Bourget. A la place des tulipes et sous la supervision des A380 et des 747, les promoteurs du projet proposent un cadeau de bienvenue de 22 hectares “extensibles” et utilisables à souhait. Autour, un immense parc-jardin paysager pour créer une ambiance “à l’anglaise” inspirée de Wimbledon. Gonesse se vend comme l’ “endroit le plus actif d’Ile-de-France dans dix ans”, chiffre son projet à 500 millions, fait valoir que le RER D s’arrêtera à 300 mètres en 2017, soit un an après l’ouverture du nouveau Roland, et que les hôtels 4 ou 5 étoiles poussent dans le coin comme des champignons.

Là aussi, on promet des night sessions à gogo, des écoles de tennis et des grands parkings. Les pontes de la FFT seraient séduits par l’idée de faire de Roland une sorte de “parrain” de l’urbanisation du triangle de Gonesse. Peut-être pas assez pour convaincre une population qui veut bien installer ses bureaux Plaine de Saint-Denis mais préfère passer ses week-ends à flâner sur les grandes avenues et les parcs rassurants du 16e arrondissement.

Le Pour. Etre la locomotive du développement d’une zone perdue en cours d’industrialisation dans le nord du Grand Paris. Démocratiser l’image du tennis. Couillu.

Le Contre. Perdre contact avec le public et “l’esprit” Roland-Garros, crier “faute” pendant le décolage d’un Airbus et “let” pendant celui d’un Boeing.

François Mazet

Photo: Le russe Davydenko sert à Roland Garros. Wikimedia commons/Michael Wassman

Cet article a été publié dans Megalopolis #4, toujours disponible dans les meilleurs kiosques.

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