Qui se cache derrière le “Projet Apache” ?

Qui se cache derrière le “Projet Apache” ?

Derrière les rĂ©fĂ©rences aux voyous du dĂ©but du siècle ou la Commune de Paris ne se cache pas forcĂ©ment qui l’on croit.

Un indien rouge, la plume dressĂ©e et le regard fier, sur un fond bleu oĂą se dĂ©tachent les silhouettes de la Tour Eiffel, du SacrĂ© Coeur et de Notre Dame. En dessous, « Pour ne pas finir comme eux », Ă©crit en gros caractères blancs, et la mention d’un mystĂ©rieux « Projet Apache ». L’autocollant a fait son apparition ces derniers mois sur tout ce que Paris peut compter de feux rouges, rĂ©verbères et autres entrĂ©es de mĂ©tro. Sur certains trottoirs, taguĂ©s au pochoir, on retrouve le mĂŞme indien, accompagnĂ© d’un titi parisien stylisĂ©, casquette et foulard autour du cou, et de la nef qui sert d’emblĂŞme Ă  la captiale. Pour eux aussi, « Paris est apache ».

Des apaches Ă  Paris ? Il faut remonter le temps, Ă  la fin du XIXème siècle, pour saisir la rĂ©fĂ©rence. Ceux qu’on appelait les apaches Ă©taient alors les mauvais garçons, truands, dĂ©trousseurs, maquereaux ou tout Ă  la fois, qui habitaient les quartiers du nord et de l’est de Paris. Le journaliste Claude Dubois, dans son ouvrage sur le Paris Gangster, tente de retrouver l’origine du mot «apache ». Il cite notamment l’Ă©crivain Alfred Delvau qui, dans Les Dessous de Paris, publiĂ© en 1860, est le premier Ă  associer les indiens d’AmĂ©rique aux tire-laines de la capitale : « OĂą voulez-vous me conduire ? lui demande l’ami allemand, Ă  qui il fait visiter Paris. – Chez les Peaux-Rouges, alors! Ă  la place Maubert! ». Mais, selon Claude Dubois, c’est Ă  partir «  des annĂ©es 1890 » que le terme « apache » apparaĂ®t vraiment dans la bouche de certains jeunes voyous parisiens ». Le journaliste avance deux explications probables : « le dĂ©sir de se singulariser, de s’affirmer et de s’identifier aux plus sauvages des sauvages du Far West » et plus simplement parce que « le nom sonnait bien Ă  l’oreille. Peut-ĂŞtre sa syllabe pa rappelait-elle aussi Paris et ses deux dĂ©rivĂ©s argotiques Pantin et Pantruche… ».

Confusion des genres

Les « apaches » seront en vogue jusqu’Ă  la Grande Guerre, avant d’ĂŞtre remplacĂ©s par « le milieu ». Qui peut alors s’amuser Ă  rĂ©activer, un siècle plus tard, la figure des apaches ? La rĂ©ponse n’est pas dure Ă  trouver. En se rendant sur le site web du Projet Apache, on dĂ©couvre dès le bandeau d’accueil qu’il s’agit des « jeunes identitaires parisiens et franciliens ». Autrement dit l’extrĂŞme-droite en herbe. En naviguant, on dĂ©couvre ainsi des articles sur les thèmes classiques des milieux nationalistes au milieu d’exaltations de l’histoire et des traditions locales du bassin parisien. Le tout dans un graphisme trop cool et rempli de machins 2.0 super in, histoire de ratisser large.

On peut par exemple Ă©couter de la musique sur l’« iPache » du site. Avec un drĂ´le de melting pot, qui fait se cotoyer les bluettes annĂ©es 30 de FrĂ©hel et le punk facho, le droitier Sardou et l’anar FerrĂ©. Une confusion des genres que l’on retrouve dans les symboles utilisĂ©s par les identitaires parisiens. Un de leurs autocollants figure ainsi une barricade de la Commune de Paris. Un autre reprend le fluctuat nec mergitur parisien avec un drapeau de pirate, symbole anarchiste s’il en est. Un de leurs pochoirs est une reprise en bleu et rouge du symbole antifasciste des deux drapeaux noir et rouge superposĂ©s. La figure mĂŞme de l’apache est d’ailleurs revendiquĂ©e par l’extrĂŞme gauche. On la retrouve dans L’insurrection qui vient, le brĂ»lot versĂ© au dossier de Julien Coupat, l’Ă©picier libertaire de Tarnac.

C’est quoi un identitaire ?
Pour rĂ©pondre Ă  cette question, rien de tel que de se rendre dans la manif faf du 1er mai, oĂą crânes rasĂ©es et rombières Ă  collier de perles dĂ©filent main dans la main. Sur le trajet entre OpĂ©ra et Pyramides, encore des autocollants rouges et bleus. Les apaches sont bien sortis de leur rĂ©serve. Après avoir demandĂ© Ă  droite Ă  gauche, on finit par m’amener vers un type d’une vingtaine d’annĂ©es, Pierre-Vincent, jeune identitaire parisien. « La mouvance identitaire s’est construite sur l’idĂ©e d’une triple identitĂ© : rĂ©gionale, nationale, europĂ©enne, qui sont complĂ©mentaires », explique-t-il. Surtout, « ça permet de faire adhĂ©rer des gens qui se sentent d’abord rĂ©gionaux avant d’ĂŞtre nationaux ». Les jeunes identitaires, c’est surtout le visage sexy de la jeunesse d’extrĂŞme-droite. « Nous les mecs crâne rasĂ©s et bombers, on les refuse la plupart du temps. On a fait notre rĂ©volution culturelle » affirme le pourtant non-maoĂŻste Pierre-Vincent, en montrant sa mise de la main : jeans, baskets, et sage gilet Ă  capuche bordeaux.

Pour Pierre-Vicent, aujourd’hui, « Paris c’est Babylone, c’est Mc Do et H&M. Pourtant, on n’est pas obligĂ©s de manger McDo ou kebab : il y a aussi le jambon-beurre. On a un vrai discours locavore. » Quand je lui demande si ce n’est pas justement le discours des bobos altermondialistes qu’ils dĂ©testent, il me rĂ©pond qu’il « prend les bonnes idĂ©es, qu’elles viennent de Jean-Marie Le Pen ou d’Yves Cochet ». La confusion des genres, encore. Quant Ă  l’action sur le terrain, hormis le graph’ et les autocollants, pas grand chose. « La section est plutĂ´t portĂ©e sur la culture » souffle Pierre-Vincent, comme un euphĂ©misme.

Julien, militant antifasciste parisien, confirme : « leur activitĂ© tourne autour de rendez-vous culturels. Ils font visiter les lieux qui font la grandeur de Paris, Ă  commencer par les basiliques, les cathĂ©drales et autres lieux de culte, chrĂ©tiens bien sĂ»r. Ils ont aussi tractĂ© des manuels d’autodĂ©fense en rĂ©action Ă  la vidĂ©o RATP qui montrait l’agression d’un gars par des jeunes. Ils diffent quelques fois devant des facs, mais c’est occasionnel et ils ne s’aventurent pas dans des facs qui pourraient leur causer trop de soucis ». Comprendre : ils vont Ă  Sciences Po, mais pas Ă  Tolbiac. Le blog d’extrĂŞme-droite Politrash dresse le mĂŞme constat : « Le seul credo des zids [identitaires], c’est la com’, la com’ et encore la com’. Les JI d’aujourd’hui ne font plus que ça. Certains appellent ça le combat culturel, d’autres se demandent quel intĂ©rĂŞt cela peut avoir. » Les voilĂ  donc, les apaches d’aujourd’hui : une poignĂ©e de droitiers (50 membres revendiquĂ©s, probablement moins), propres sur eux, nostalgiques d’une Ă©poque qu’ils n’ont pas connue et dont l’action politique se rĂ©sume Ă  la production effrenĂ©e d’images et de slogans. Le Paris canaille est bel et bien mort.

Louis Moulin

Photo de Jérôme publiée sur iloveparis

Cet article a été publié dans le premier numéro 0 de Megalopolis (juin 2009).

A propos de l'Auteur

Louis Moulin aime la banlieue car les grecs y sont moins chers et le centre car les cinémas et les boutiques de BD y sont plus nombreux. Mais issu d'une famille de banlieusards pur jus, vivant à Gennevilliers depuis 5 générations, son coeur est plutôt du côté extérieur du périph. On peut le croiser dans les tribunes du Stade Bauer à Saint-Ouen (ah, le sandwich merguez à la mi-temps) et il rêve de voir enfin le métro rouler toute la nuit, même en semaine. Surtout quand le Vélib a peur d'aller chez les "barbares". Cofondateur de Megalopolis, diplômé de l'Ecole de journalisme de Sciences Po, il travaille à présent pour Le Parisien.