Piaillements sur la Butte aux Cailles

Dans le petit village perché du 13ème arrondissement, c’est la guerre entre fêtards et anti-bruit. L’objet de l’affrontement: un arrêté préfectoral qui interdit de boire de l’alcool sur la voie publique depuis juin dernier. Mais un début de négociation s’amorce entre les tenants de la bonne ambiance à l’ancienne et ceux du droit au repos. Article initialement publié sur 2h27.

Pour la première fois ce lundi soir, riverains et fêtards de la Butte aux Cailles ont bien été obligés de discuter. Réunis en conseil de quartier à l’école primaire de la rue Vandrezanne, ils ont débattu de l’arrêté préfectoral qui les déchire depuis le 31 mai dernier.

De 16h à 7h du matin, bars et restaurant de ce petit village du 13e arrondissement n’ont plus le droit de servir de l’alcool sur la voie publique. Comprendre : les clients ne peuvent plus savourer leurs bières sur le trottoir tout en fumant leurs cigarettes.

L’association des riverains de la butte aux cailles crie victoire : finis les bavardages des noctambules alcoolisés sous leurs fenêtres jusqu’au petit matin. De leur côté, les commerçants, excédés, ont boycotté la fête de la musique le 21 juin dernier et lancé une pétition contre l’arrêté, qui a déjà recueilli 1700 signatures. Un collectif d’habitants du quartier, les Cailleux, s’est joint à eux car ils ne se reconnaissent pas dans les revendications des riverains anti-bruit.

Chaque camp a renvoyé à l’autre les raisons de sa colère:

Nuisance sonore

Depuis la restauration du quartier à la fin des années 1990, des hordes de fêtards venaient profiter de l’ambiance de la rue des Cinq Diamants et de la rue de la Butte aux cailles, dans les bars et sur les places, chaque week-end voire en semaine. Qui dit fête dit musique et discussions bruyantes.


Anne Penneau

Or, le niveau sonore a encore augmenté en 2006, avec l’interdiction de fumer à l’intérieur des bars. Anne Penneau, professeur de droit et présidente de l’Association des riverains de la Butte aux cailles, à l’origine de la demande d’arrêté préfectoral, décrit un quotidien infernal:

“Parfois, dans le bar en face de chez moi, le Spoutnik, ils sont 50 voire 100 sur le trottoir! Quand je lis dans mon salon, avec des fenêtres fermées, j’entends leur rumeur en permanence, le double-vitrage ne suffit pas. C’est usant, nous n’avons plus de repos.”

Ainsi, de nombreux habitants du quartier ont été soulagés par l’arrêté préfectoral: “ça nous a changé la vie, explique la présidente de l’association d’habitants d’un des immeubles HLM qui donne sur la Butte. Avant on dormait tous avec des boules Quiès, mais plus maintenant.”

La réponse des anti-arrêté : “J’ai trois enfants et je n’ai jamais été dérangée par le bruit: on a déjà la chance de ne pas avoir de voitures sur la butte!” rétorque Sandrine P., qui vit sur la place de la Commune de Paris, en plein coeur du problème. Comme elle, de nombreux riverains trouvent le bruit de la fête jovial, et préfèreraient boire leur apéro dehors quand ça leur chante.

Sans la fête, la Butte aux cailles n’est plus la même

Tous s’accordent pour le dire: la Butte aux cailles n’est pas un quartier festif comme les autres. Des rues pavées sur une colline, un espace vert, une petite place, des commerces de proximité: le quartier a tout d’un “village” à la Montmartre, sans les touristes. “Je fais des fêtes ici depuis que j’ai 12 ans. C’est pas cher, on sait qu’il y aura une bonne ambiance. La butte aux cailles, c’est une grande famille” réume Henri Bigard, un étudiant de 19 ans, des lumières dans les yeux.


Henri et un ami, étudiants habitués de chez Mamane et habitants de la Butte aux Cailles

Autrefois ouvrier et un peu malfamé, le quartier est en pleine boboïsation. “Avant, ça ne posait pas problème qu’on continue la fête dehors avec quelques bouteilles. Car l’étudiant d’en face venait trinquer avec nous ! Maintenant, le quartier a changé, les loyers ont augmenté.”, regrette Henri Bigard, une pointe de nostalgie dans la voix.

Il n’y a pas que les étudiants qui ont peur que la Butte aux cailles perde son âme de village animé. Marie-Anne Boursier, la soixantaine, y habite depuis plus de 30 ans:

“Ce quartier est devenu convivial. J’ai été très choquée le soir de la fête de la musique en juin dernier, quand j’ai appris que tous les commerçants avaient du la boycotter”.

La crainte que le quartier perde de sa popularité a même conduit certains habitants à créer une page Facebook: “sauver la Butte aux cailles”, qui compte aujourd’hui 1900 fans.

La réponse des anti-bruit: ”On peut toujours consommer à l’intérieur des bars. Tout ce qu’on demande aux commerçants, c’est qu’ils ferment leurs portes. Et lorsqu’ils ont des terrasses, qu’ils disent à leurs clients de respecter notre sommeil !” martèle Anne Pennau.“

Les commerçants perdent des clients


Mamane

Abderrahamane Taibi, alias Mamane, détient deux établissements dans la rue des Cinq Diamants : un restaurant où il fait tout depuis 18 ans, de la cuisine à la plonge, et un bar quelques numéros plus loin, ouvert récemment.

Nous sommes allés le rencontrer un de ces fameux samedi soir où les habitués s’amassent autour des assiettes de couscous, une bière à la main.

Depuis l’entrée en vigueur de l’arrêté, Mamane estime avoir perdu 20% de ses clients. “A l’intérieur ils ne peuvent pas fumer, dehors ils ne peuvent pas boire, il est où le plaisir ?” s’interroge-t-il en touillant une marmite.

Mamane n’arrive pas encore à chiffrer ses pertes. Mais comme les 20 commerçants membres de l’association contre l’interdiction de boire sur la voie publique, le restaurateur de 72 ans s’inquiète pour la pérennité de son affaire, et des bars de la Butte en général.

La réponse des anti-bruit : Avant de protester contre la nouvelle réglementation, les commerçants auraient dû respecter la législation existante. Au conseil de quartier, Serge Blisko, l’adjoint au maire du 13e, fait remarquer que de nombreux commerçants ont eu tendance à installer des terrasses pour lesquelles ils n’avaient pas d’autorisation.

Ce qui a conduit à amplifier le brouhaha humain sous les fenêtres des riverains. Depuis, rien n’a été fait par les tenanciers de bars pour inciter leurs clients à baisser d’un ton.

Des problèmes de sécurité et d’hygiène

Il n’y a pas que le bruit qui fâche : l’attroupement sur les trottoirs de personnes alcoolisées pose aussi un “problème de sécurité” pour Anne Penneau. En outre, les gobelets en plastique, distribués aux fêtards fumeurs de cigarettes après 2006, a non seulement aggravé le problème du bruit, mais aussi de la propreté et de l’hygiène:  “Des tas gobelets sont éparpillés sur le trottoir. À certains endroit, ça sent mauvais car des personnes sont venues uriner dans la rue”, se plaint Anne Penneau.


Le Sputnik, bar en face duquel Mme Penneau habite

Le maire PS du 13ème, Jérôme Coumet, le reconnaît: “il y a eu des problèmes de débordements, et ponctuellement, des cours d’immeubles sont transformées en urinoirs publics”.

la réponse des anti-arrêtés: “Je suis partie de Belleville car j’avais peur en rentrant chez moi le soir et ici, quand je rentre vers 2h du matin, je n’ai jamais aucun problème.”, raconte une jeune femme d’une trentaine d’années. Une mère de famille renchérit:

“Moi, le fait qu’il y ait du bruit, du monde le soir dans la rue, au contraire, cela me rassure”.

Les commerçants, appuyés par le maire du 13ème, ont trouvé la solution aux gobelets en plastique polluants: la vente de verres en plastique solide consignés. Le client achète le verre 1 euro plus cher, et après avoir terminé sa boisson, il le ramène au bar pour récupérer sa pièce de 1 euro.

Un arrêté « liberticide » car il commence trop tôt

Comme de nombreux arrêtés préfectoraux à Paris, l’arrêté du 31 mai interdit la vente d’alcool à emporter à partir de 22h30 à la Butte aux cailles, ainsi que la consommation d’alcool sur la voie publique de 16h à 7h. Pour les commerçants et le collectif des Cailleux, c’est beaucoup trop tôt !

Un arrêté similaire autour du bassin de la Villette, par exemple, commence à 19h. Mais d’après cette carte de 2010, la plupart des interdictions de consommer de l’alcool sur la voie publique débutent à 16h, ce n’est pas un traitement de défaveur pour la Butte aux cailles.

D’après le maire du 13ème, le préfet de police lui-même est d’accord pour aménager l’arrêté, en renégociant l’heure de début, probablement à 21h. L’annonce a réjoui les commerçants, dont Mamane, qui aurait tout de même voulu le faire commencer à 22h30.


Le bar “Chez Mamane”

La réponse des anti-bruit : “Moi j’ai un peu de mal à comprendre cette revendication, on ne va pas boire de l’alcool dès 16h ! s’emporte Anne Penneau. Moi j’ai envie d’être au calme en permanence. Mes enfants ont des chambres sur rue. Je ne vais pas m’empêcher d’ouvrir la fenêtre jusqu’à 21h l’été ! »

Peu importe. Aujourd’hui,  le maire du 13ème et, et le préfet sont d’accord  pour aménager l’arrêté afin de le faire commencer plus tard. Le maire a aussi salué la proposition d’Armelle Trouche, présidente du Collectif des Cailleux, de mettre en place une commission de médiation pour “réfléchir à la vie nocturne dans le quartier, avec la mairie, la préfecture, les commerçants, les habitants”.

Ces commissions de médiation existent déjà dans d’autres arrondissements. C’était l’un des engagements pris par Bertrand Delanoë lors des États généraux de la Nuit en novembre 2010. Jérôme Coumet, enfin, a aussi dit oui à la mise en place de médiateurs nocturnes pour inciter les clients à rester discrets, et à l’installation d’un dispositif de mesure du bruit. Enfin, tout le monde est d’accord pour signer une charte de respect mutuel. Reste à en négocier les prérogatives.

Texte : Bénédicte Lutaud et Nina Montané / Article publié sur 2h27.fr

Photos: Bénédicte Lutaud et Nina Montané License by nc

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