Manuel Valls, Monsieur Propre à Evry

Manuel Valls, avec sa proposition de remettre à plat les 35h, a provoqué la polémique. A gauche, et ce n’est pas une nouveauté, on le soupçonne de lorgner de plus en plus vers la droite, de ne pas être vraiment socialiste. En mai 2010, Megalopolis s’était penché sur la gestion de sa ville d’Evry. Pour voir, sur le terrain, quels types de politique il met en oeuvre. Nous publions sur notre site cette enquête inédite.

Le socialiste « décomplexé » a décidé de transformer la première ville d’Essonne, dont il est maire depuis 2001. Son ambition proclamée, c’est la « déghettoïsation » des quartiers, qui seule permettra leur intégration économique et sociale. Et pour atteindre son objectif, Manuel Valls va vite, très vite. Trop vite ?

Une trentaine de personnes sont présentes ce samedi matin pour l’inauguration de la nouvelle supérette Franprix, boulevard des Champs-Elysées. Un cordon bleu-blanc-rouge barre encore l’entrée du magasin. A la tribune, sous une grande tente blanche, Manuel Valls vante les mérites du petit commerce. Mais interrompt soudain son discours : « Madame ! On lâche le téléphone ! Du respect quand un élu parle, s’il vous plaît ! »

Le respect : une valeur non-négociable pour le député-maire socialiste d’Evry, porte-drapeau d’une gauche dite « décomplexée » – traduisez : à l’aise avec la morale, la sécurité et l’économie de marché. Manuel Valls revendique une liberté de ton qui dérange parfois. En juin 2009, une caméra le surprend à déplorer le manque de « blancs, de white, de blancos » dans sa ville. Scandale.

Attaqué, le fougueux quadra assume et développe son leitmotiv : il faut casser le ghetto. C’est quoi le ghetto ? « On met les gens les plus pauvres, souvent issus de l’immigration – mais pas seulement – dans les mêmes villes, dans les mêmes quartiers, dans les mêmes cages d’escalier, dans les mêmes écoles. » A Evry, le Catalan a décidé que ça devait changer.

Un VRP de luxe


Depuis sa première élection, en 2001, le maire cherche à modifier l’image de la ville. Rénovation urbaine, lutte contre l’insécurité et développement économique doivent la rendre plus accueillante. Objectif avoué : attirer les fameuses classes moyennes, gage de prospérité municipale. A l’heure actuelle, 57% des habitants sont exemptés d’impôts. Le défi est donc immense. Malgré la présence de nombreux sièges d’entreprises (Accor, Arianespace, Snecma…) et d’une université de 10 000 étudiants, Evry se traîne 9,7% de chômage depuis plusieurs années, et une sale réputation en matière d’insécurité. Ajouté à son peu de charme, rien qui puisse faire rêver les cadres ou les jeunes couples.

A l’origine, la préfecture du 91 se voulait pourtant un modèle de mixité sociale et d’urbanisme avant-gardiste. Elle est l’une des cinq « villes nouvelles » d’Île-de-France, sorties de terre au début des années 70 pour faire face à la croissance démographique de la région. Du petit village d’antan, il ne reste aujourd’hui que quelques rues pavillonnaires. Autour s’est développé un ensemble baroque d’immeubles de toutes tailles et de tous styles. La brique côtoie le verre et le béton. Dalles et passerelles surplombent de larges avenues bordées de parkings.

Parachuté dans cette commune acquise à la gauche, Valls a vite fait son trou. En s’emparant des dossiers à bras-le-corps, et en travaillant le terrain. « Si on ne le voit pas quatre fois par mois, on ne l’a pas vu, s’exclame Pierre Maze, président de l’Union des retraités d’Evry. Je n’étais pas parmi ses supporters au départ, j’étais même sur une liste opposée. Mais il a gagné la confiance des gens par son implication dans la ville. » L’envergue nationale du personnage est aussi un plus : « Valls, on l’adore, roucoule une habitante. On le voit à la télé ! »

Triomphalement reconduit en 2008 avec 70% des voix (mais une faible participation), le maire d’Evry a les coudées franches pour tout changer. A l’instar de Jean-François Copé à Meaux (voir Megalopolis #1), il se voit en grand reconstructeur. « Evry, c’est une ville qui n’a jamais été terminée, explique Xavier Matharan, un ancien premier adjoint. Elle a été conçue, puis abandonnée par l’Etat en matière de sécurité, d’aménagements, d’investissements. Lorsque Manuel est arrivé, il a décidé de finir le travail. Et il sait que pour sortir ce genre de villes de l’ornière, il faut marquer les esprits très vite et très fort, à coups de projets visibles. »

A l’ombre des Pyramides


Quoi de mieux pour cela qu’une politique de grands travaux ? Comme beaucoup d’élus de banlieue, Manuel Valls a fait appel aux fonds de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) afin de réhabiliter les zones les plus en difficulté. Le symbole de cette politique à Evry est le quartier des Pyramides, une cité historique de la ville qui doit son nom à la forme caractéristique de ses immeubles. Cette année, le plus décati d’entre eux sera démoli pour laisser place à deux lotissements de moindre taille, l’un de logement social, l’autre d’accession à la propriété. « Il faut retrouver l’esprit initial du quartier, prévu pour réunir les classes moyennes et populaires, explique Antoine Pavamani, adjoint à la rénovation urbaine. Il y aura un peu moins de logement social après les travaux, mais ce sera compensé ailleurs dans la ville. Notre cellule de relogement a respecté les vœux des habitants. D’ailleurs, 90% d’entre eux ont choisi de rester à Evry, c’est bon signe. »

Un nouveau collège, une crèche et un centre de restauration scolaire ont déjà été installés ou largement réhabilités aux Pyramides. Bientôt, ce sera aux quartiers du Bois-Sauvage et du Champtier du Coq de subir un grand lifting. Mais la grande œuvre du maire en matière d’aménagement urbain, ce devrait être l’édification d’un centre-ville digne de ce nom. Pour l’instant, on en cherche vainement un à Evry. Plusieurs grands projets immobiliers, dont l’achèvement est prévu en 2012, doivent combler ce vide, sur deux grandes friches à proximité de l’esplanade jouxtant la mairie et la cathédrale.

Près de 400 nouveaux logements sont attendus, dont une cinquantaine de HLM. A l’heure actuelle néanmoins, toujours pas de grue à l’horizon. La crise est passée par là, modérant l’enthousiasme des promoteurs. « Il ne faudrait pas qu’on répète l’histoire des Pyramides, s’inquiète Joseph Nouvellon, élu sans étiquette au conseil municipal. Là-bas, à l’époque, on prévoyait 50% de HLM, 50% d’accession à la propriété. Avec la crise pétrolière, les ventes ne s’étaient pas faites, et on s’était retrouvé avec 70% de HLM. Je crains le même scénario, et les mêmes effets. Le logement à Evry, c’est 2800 euros le m². Même à ce prix-là, on n’arrive plus à vendre. »

Adieu veaux, vaches, classes moyennes ? « On a pris un peu de retard, admet Manuel Valls. Mais les logements seront construits. Et nous serons très attentifs à l’évolution de leurs occupants pour ne pas que, au fil du temps, se crée une nouvelle zone repliée sur elle-même. Soyons francs, on n’augmentera pas le nombre de HLM sur la ville. » En vertu de la règle du « 1 pour 1 », cependant, tout logement social détruit sera compensé par une construction dans la commune elle-même ou dans l’agglomération.

Pas touche à Evry 2

En attendant l’émergence de cette nouvelle agora, les habitants peuvent toujours se rabattre sur le cœur battant de la ville : le centre commercial Evry 2, l’un des plus grands d’Île-de-France. C’est, avec la cathédrale, la principale attraction du coin et le seul lieu de promenade de beaucoup d’habitants.

« Quand Carrefour est fermé, la ville meurt!, s’emporte Francis Dominguez, conseiller municipal UMP. Et à la mairie, la question du centre commercial est taboue, personne ne veut y toucher. J’avais par exemple proposé que la ville puisse préempter certains espaces vides dans la galerie. Cela nous aurait permis de connaître les loyers qui y sont pratiqués, et donc d’en proposer de plus bas ailleurs dans Evry pour remettre des commerçants dans nos rues. » Proposition classée sans suite.

Valls a toujours soigné le centre commercial. « Toucher à Evry 2, c’est tuer Evry », déclarait-il en 2006 pour s’opposer à l’ouverture d’un autre centre à Ris-Orangis, sur le site de l’ancienne usine LU. Le projet a finalement été abandonné. Victoire paradoxale de celui qui est aujourd’hui à la tête de la communauté d’agglomération Evry-Centre-Essonne, comprenant notamment… Ris-Orangis.

C’est qu’avec ses 235 enseignes, et surtout ses 2500 emplois, Evry 2 est le poumon économique d’Evry. Le maire le chouchoute, mais se défend d’être l’ennemi des petites boutiques. « Le commerce, c’est la vie, claironne-t-il devant le Franprix flambant neuf. Récemment, j’ai aussi inauguré un ED et un Dia. Il faut attirer des enseignes nationales, on ne peut pas se contenter de commerces communautaires. » Nouvelle provocation ? « Il faut trouver une harmonie, avec des magasins proposant des produits pour tout le monde », répond son adjoint au commerce Farouk Alouani.

Police !

Commercer en harmonie, c’est aussi commercer en sécurité. Ca tombe bien, Manuels Valls ne badine avec la lutte contre la délinquance. Favorable à un « aggiornamento » de la gauche en la matière, le maire d’Evry s’est fendu, après des affrontements entre bandes en 2009, d’un courrier à la Garde des sceaux pour protester contre « l’impunité » des fauteurs de troubles. « A notre arrivée à la mairie, la ville était régulièrement le cadre de véritables batailles rangées », raconte Christian Gravel, directeur de cabinet et chargé des affaires de sécurité. Notamment à Evry 2, où un poste de police a été installé pour assurer une surveillance permanente. « Les classes moyennes, les familles n’osaient plus venir à Evry2 », rappelle Valls.

Valls a fait de l’éradication des bandes une priorité de ses deux mandats. Depuis 2001, le nombre de policiers municipaux est passé de 14 à 40, plus 9 agents de surveillance de la voie publique. A terme, l’objectif est d’assurer une présence policière 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, par des agents équipés d’armes de 4e catégorie (armes à feux, flash-balls ou Tasers). « Nous voulons une police à visage humain, nuance Gravel. Chaque équipe d’agents se voit attribuer une zone précise. Ca lui permet de rester au contact de la population et de nouer un lien de confiance avec elle. A l’image de ce qu’avait pu être la police de proximité. »

En matière de sécurité, on n’en fait jamais trop. Fort de cet adage, le maire a décidé de s’offrir un réseau de vidéosurveillance. Une soixantaine de caméras seront installées sur trois ans à partir de cet été. Coût de l’opération: « entre un et deux millions d’euros », dont 400 000 euros pris en charge par le ministère de l’Intérieur. On parie ici sur l’effet dissuasif des caméras. « Les délinquants agissent beaucoup moins s’ils savent qu’ils sont filmés. C’est un outil dont nous ne pouvons pas nous priver, justifie Manuel Valls. De toute façon, il y a déjà des caméras au centre commercial et dans les bus. On ne fait qu’étendre le dispositif. » La mesure ne convainc pas tout le monde. « Ca ne sert à rien et ça coûte cher, tranche Joseph Nouvellon. Mais comme tout le monde en veut, politiquement, il faut le faire.»

Décidément férue de technologie, la municipalité se prépare à doter les commerçants d’un petit boîtier électronique. En cas de problème, une simple pression suffira à faire accourir la police.
Et la prévention? Quelques médiateurs font la tournée des immeubles et des sorties d’établissements scolaires. Là n’est pas vraiment l’angle de la politique municipale de sécurité. « C’est beaucoup moins que ce que j’aurais souhaité », reconnaît Valls, qui déplore également « une confusion entre les missions de médiateur et d’animateur de quartier ».

Pour ses détracteurs, Valls applique une politique sécuritaire de droite. Christian Gravel conteste : « La sécurité est de gauche, parce que ce sont d’abord nos quartiers qui subissent cette délinquance. Comment vivre ensemble dans ce contexte ? A priori, le problème se pose plus chez nous qu’à Neuilly. » Soit. Le maire d’Evry se plaît tout de même à brouiller les lignes politiques, jusqu’à désorienter une opposition municipale déjà peu consistante.

«Il y a des différences entre droite et gauche, bien sûr, tempère-t-il. Mais les problèmes propres à la banlieue réunissent peut-être plus les gens. Pendant les émeutes de 2005, les maires étaient en première ligne. Et nous nous sommes trouvé des points communs sur beaucoup de sujets, au-delà des clivages politiques.»

Une gestion risquée

Une unanimité que l’on retrouve presque au conseil municipal d’Evry, largement dominé par le Parti socialiste et ses alliés. Sur ses 43 membres, 39 ont voté le dernier budget, qui fait toujours une large part à l’investissement. La ville a-t-elle les épaules financières pour supporter tant de projets à la fois?

En 2006, un rapport de la Chambre régionale des comptes pointait une « gestion dangereuse » des finances municipales, avec « recours excessif à l’emprunt » sur fond de « faibles capacités d’auto-financement ». Au-delà du coût des projets engagés, Evry est structurellement coûteuse. Comme dans toutes les villes nouvelles, on y trouve de nombreux espaces et équipements publics. Par ailleurs, avec près de 26% de moins de 18 ans et un taux élevé de chômage, elle doit supporter d’importantes dépenses sociales.

«Les conditions d’une nouvelle attractivité passent par une stratégie financière qui repose sur le pari d’un projet de développement », écrivait Valls en réponse au rapport. En clair, on vide la tirelire pour attirer des habitants plus aisés, en espérant pouvoir la remplir de nouveau avec les impôts de ces derniers. « Comme tout pari, il présente une part de risque », précise encore la lettre. Risque assumé et, assure-t-on, contrôlé. Mais plus présent que jamais dans le contexte actuel. Surtout lorsque revient à l’esprit le rêve des pères fondateurs d’Evry, balayé par la crise économique – déjà – dans les années 80.

Le député-maire assume sa stratégie. « Le budget est toujours tendu. On parle d’une ville que personne n’avait prévu d’entretenir après sa construction. Mais nous avons pris en compte les conclusions du rapport. » Une partie du budget est consacrée au remboursement du capital de l’emprunt. « Et, depuis, nous avons dégagé une part d’auto-financement suffisante. Pas question de changer de plans. » Ni d’augmenter les impôts, constants depuis 8 ans, de peur d’effrayer les investisseurs. « Imaginez comment ce sera en 2017, quand le tramway arrivera! », s’enflamme le grand bâtisseur.

Dès cette année, il devrait inaugurer la pagode Khéanh-Anh. Les travaux de ce temple bouddhiste, le plus grand d’Europe, ont commencé bien avant sa première élection. Mais nul doute que Manuel Valls se fera un plaisir d’inaugurer le bâtiment, qui braquera un instant les projecteurs sur sa ville. Evry change, puisqu’on vous le dit.

Dominique Albertini

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