OK, le jeu de mots est facile, mais il résume bien les choses. Qu’on soit favorable ou non au projet de loi discuté en ce moment au Sénat, on ne peut ignorer qu’il est un triple pari sur l’avenir. Et comme pour tout pari, rien ne permet d’affirmer qu’il réussira.
- Le privé suivra-t-il le public?
Le projet de loi du Grand Paris est entièrement bâti sur une vision “dynamique” du développement de la métropole. C’est-à-dire qu’il prédit un effet d’entraînement économique pour l’ensemble de la région, à partir de la construction de la double boucle du métro automatique autour de la capitale. L’Etat intervient au départ en finançant cette rocade, structurée autour de gares censées être les moteurs du développement. Aux entreprises ensuite de s’installer autour pour créer de la croissance économique dans ces territoires. Inspiré d’une vision franchement libérale (en dépit de quelques aménagements législatifs, comme les “contrats de développement territorial” obligeant les collectivités locales et les entreprises), le projet de loi fait donc le pari que les agents économiques privés suivront les infrastructures décidées par le pouvoir central.
- Un financement incertain
Le financement du projet est lui aussi incertain. La Société du Grand Paris, qui aura la maîtrise d’ouvrage de la double boucle, sera doté de 4 milliards d’euros en 2014, récupérés sur les remboursements effectués d’ici là les entreprises automobiles auxquelles l’Etat avait prêté de l’argent. 4 milliards seulement pour financer un chantier que Christian Blanc estime à 21 milliards d’euros (22 à 25 selon le PDG de la RATP, Pierre Mongin). Où trouver les 17 milliards restants? Par des emprunts qui seront eux-mêmes remboursés par des recettes conséquentes au développement des territoires – les “clusters”, comme les appelle le secrétaire d’Etat. Trois sources de revenus ont été identifiées par Christian Blanc:
- la fiscalité: plus d’entreprises sur les territoires, c’est plus d’impôts (d’autant que le gouvernement prévoit une nouvelle taxe immobilière).
- le commerce: dans les gares va se créer de l’activité qui va profiter à la région dans son ensemble.
- Enfin le ticket payé par le Stif (quand il aura la charge du réseau de la double boucle à la fin des travaux) et la RATP pour avoir le droit de faire rouler les métros sur les voies construites par l’Etat. Sur ces trois recettes, une seule -la dernière- est aujourd’hui assurée. Les deux autres se fondent sur la prophétie d’un développement économique, que seules les entreprises privées sont capables de réaliser.
- L’urbanisation future
La dernière incertitude concerne l’urbanisation future des territoires. A quoi vont ressembler ces nouveaux pôles d’activité? Peut-on construire une ville authentique à partir d’une gare? Le risque est l’émergence de zones mono-fonctionnelles, essentiellement basées sur l’activité économique, mais pas sur le logement, le commerce, la culture, la variété… bref sur la vie! L’histoire de l’urbanisme nous apprend que la ville ne se décrète pas, qu’elle se construit elle-même par petites touches, mais pas à grands coups de projets ex nihilo (voir la vie urbaine à la Défense aujourd’hui). Les clusters pourraient bien devenir des territoires sans âme, et rien ne dit que les “contrats de développement territorial” sur lesquels les maires des communes concernées n’auront pas grand-chose à dire (le projet de loi prévoit une droit de préemption de l’Etat autour des futures gares) suffiront à adoucir l’urbanisation des lieux. Aujourd’hui, rien dans le projet de loi amendé par le Parlement ne permet d’affirmer qu’on ne va pas refaire l’erreur des années 60, au moment où Paul Delouvrier (le modèle de Christian Blanc) a décidé de bâtir ici un quartier d’affaires, là des grands ensembles pour accueillir les populations mal logées, plus loin une zone d’activité commerciale. La politique du zonage a conduit tout droit la région parisienne à la ghettoïsation. C’est un risque que prend le gouvernement une nouvelle fois en 2010.
Christian Blanc perdra-t-il ses trois paris? Réponse dans quinze ans.
Jérôme Lefilliâtre
Crédit photo: David Monniaux sur Wikimedia Commons
