Interview parachute avec Benoît Hamon

“Ah, mais c’est ma copine Cécile dans votre magazine ! Tenez, elle, je la soutiens à 100% pour sa candidature aux législatives à Paris.” Benoît Hamon nous reçoit dans son bureau rue de Solférino. Découvrant l’interview donnée par la secrétaire nationale d’Europe Ecologie les Verts Cécile Duflot dans notre dernier opus, il s’empresse de lui apporter son soutien. Le contraire aurait été étonnant. Le porte-parole du Parti socialiste connaît lui aussi un procès en “parachutage”. Il sera candidat aux prochaines élections législatives dans la 11ème circonscription des Yvelines, celle de la ville de Trappes. Lui, le Breton de naissance et familier des couloirs de Solférino depuis maintenant quelques années. L’occasion était donc bonne pour revenir avec l’homme de 44 ans sur ce nouvel objectif et le passer à la question sur sa vision de l’Ile-de-France à quelques mois de la présidentielle. Au passage, on apprendra que l’ancien pote d’Arnaud Montebourg et Vincent Peillon au NPS est aussi un rugbyman adepte de la boîte à gifles, admirateur de ce poète de Pascal Papé.

On a regardé votre biographie, on a l’impression que c’est la première fois que vous vous présentez en votre nom personnel à une élection…

Non. J’ai déjà été candidat aux législatives et aux cantonales, en 1997 dans le Morbihan. C’était une circonscription très difficile car la gauche n’avait jamais été au second tour, mais on avait réussi à y aller. Après, je suis remonté à Paris et j’ai été candidat aux européennes puis aux régionales, et maintenant à nouveau aux législatives.

Ce n’est pas non plus gagné cette circonscription à Trappes. Elle est aux mains de l’UMP Jean-Michel Fourgous depuis 2002, votre prédécesseur Safia Otokoré n’avait pas réussi à s’y implanter…

Non, ce n’est pas facile, car la circonscription a été redécoupée. Elle peut basculer à gauche quand on gagne la présidentielle juste avant, ce qui a déjà été le cas. Mais là, le député sortant a réussi à négocier dans le redécoupage électoral le Mesnil-Saint-Denis, qui est une commune très majoritairement à droite. Ce n’est pas une circonscription jouée d’avance, la bataille va être âpre. Pour l’instant, les arguments de mon adversaire sont un peu en-dessous de la ceinture. C’est un grand copain d’Olivier Dassault [député UMP de l’Oise, et accessoirement fils du patron du groupe d’aviation éponyme et du Figaro, ndlr], ça veut tout dire. Il a des réseaux, il a beaucoup servi les plus grands lobbies, notamment celui de l’assurance, ça fait de lui un député richement doté.

Le discours de Jean-Michel Fourgous, c’est de réconcilier les Français et l’économie…

Oui, j’en sais rien… Mais bon, on peut pas dire qu’il ait vraiment réussi avec ses amis depuis quatre ans et demi. Lui, il parle d’une forme d’économie ultra-libérale dont l’échec est patent en Europe et dans le monde. Il y a plein de gens – dont lui apparemment – qui pensent que l’économie est une science dure comme une autre, et qu’il faudrait inscrire l’ensemble des principes libéraux dans la loi fondamentale. Ils compareraient presque Jean-Claude Trichet à Newton. Moi je ne pense pas comme ça. Tous ces sujets, qui sont progressivement extraits de la souveraineté populaire, ça sert les intérêts de ceux qui vivent de la perpétuation du système et ça m’insupporte considérablement.

Vous êtes arrivé comment à Trappes ?

J’ai perdu mon mandat de député européen à Brétigny-sur-Orge en 2009. J’ai eu un moment de flottement personnel, il a fallu que je retrouve du boulot, je n’avais pas anticipé cette fessée électorale [troisième sur la liste conduite par Harlem Désir lors des élections européennes 2009, Hamon n’est pas élu, ndlr]. Il a fallu que je retrouve un boulot dans le privé [consultant pour le Fil, une PME "d'analyse de l'opinion", ndlr]. Assez vite, le maire de Trappes, Guy Malandain, m’a passé un coup de fil. Il m’a dit: “Écoute, il y a une circonscription là, c’est pas facile, il y a du boulot, mais c’est passionnant.” Il a insisté sur le fait que c’était pas facile, avec beaucoup de pauvreté, des moyens qui baissent, des territoires à faible potentiel fiscal. Je l’ai vu, et j’ai dit oui rapidement. J’ai été élu conseiller régional dans la foulée.

En 2009, vous avez déclaré: “Je vais m’installer politiquement mais aussi physiquement dans les Yvelines. J’espère, d’ici à la fin de l’année, car j’aimerais y voter lors des élections régionales. J’ai l’intention d’y militer et d’y passer du temps. Et ce, de façon durable”. Vous y habitez aujourd’hui ?

Pas encore, j’ai un appart que j’utilise quand j’ai une réunion tard le soir, mais j’habite encore à Paris. Je m’installerai mais j’ai toute une petite famille. On a une toute petite gosse, c’est galère de bouger là-bas maintenant, on va bouger après.

Ça vous pose problème d’habiter là-bas ?

Il n’y a aucun problème, aucun problème. Par ailleurs, ce sont des choses qui se discutent en famille. Mais il y a des petites maisons qui sont dix fois moins chères qu’à Paris, des petites résidences qui sont très bien… Ça devient aujourd’hui un territoire plus attractif qu’il ne l’était en terme d’accès au logement. Bien sûr qu’on peut vouloir habiter à Trappes ! Et heureusement d’ailleurs.

Ça va être un argument utilisé contre vous, Jean-Michel Fourgous a déjà commencé sur le thème de l’apparatchik parachuté.

Vous savez, moi je ne vis pas de la politique comme lui, je bosse dans le privé. Mais tous les arguments vont être utilisés contre moi, c’est la vie. Tout ça pour ne pas parler politique, ne pas parler du fait qu’il va y avoir une bonne dizaine de profs en moins rien que dans le primaire à la rentrée 2012, sur toute la circonscription, qu’il y a des policiers en moins dans des territoires qui justifieraient une présence policière importante. Là je bosse avec la Région sur le décrochage scolaire. A Trappes, on a bossé depuis 5 ans sur le décrochage scolaire et on a maintenant des rentrées plutôt calmes. Je vois, aux conseils d’administration des lycées où je siège, que les conseils de discipline sont moins nombreux, il y a moins d’exclusions. On commence à voir les résultats d’un boulot de terrain simple. Sauf que par ailleurs, notre boulot est anéanti par la réduction des crédits. Ce serait un bon moyen de parler de politique mais bon, on m’avait prévenu…

Quand Bertrand Delanoë qualifie Cécile Duflot de parachutée alors qu’elle vient de Villeneuve-Saint-Georges, à 10 km de Paris, vous en pensez quoi ?

Ça aurait été plus simple si ça avait été préparé deux trois ans avant, c’est toujours mieux de venir avant les élections, de commencer à bosser, de prendre des choses etc. Moi c’est comme ça que j’ai fait, c’est pour ça que j’ai pas eu de soucis. Et puis, quand j’entends certains aujourd’hui qui me traitent de parachuté, ça me fait rire. Ça fait juste trois ans que je suis là-bas, que je siège dans les CA de lycées. Et puis pfff… il y a des gens, ça fait 20 ans qu’ils sont là, on préférerait qu’ils soient parachutés ailleurs, ou qu’ils soient exfiltrés. Est-ce qu’un parachuté fera moins bien la loi qu’un non-parachuté ? Est-ce qu’il aura moins d’empathie avec le territoire dans lequel il est élu ? Non pas forcément, parce qu’il est élu au suffrage universel. Après, les réponses, c’est quoi ? Des problèmes de logement, d’animation du tissu associatif, de politiques sociales, éducatives… c’est exactement les mêmes questions que partout. D’abord parce que tout le monde est dans la merde.

Et ça ne risque pas d’accentuer encore la désaffection à la politique, ce genre de polémiques ?

A Trappes, il y a un type qui est élu depuis 1993 [l’UMP Jean-Michel Fourgous, ndlr], et pourtant personne ne le connaît dans la cité des Merisiers. Quand il fait des discours, on me dit qu’il n’est pas bon. Quand il passe à la télé, il me traite de socialo-communiste, j’ai l’impression d’être arrivé sur un char soviétique. Ça me fait penser à ma grand-mère bretonne qui, en 1981, disait “Ils vont tout nous prendre, les champs et la ferme !”. Moi j’ai l’avantage que les gens me connaissent un peu, pour d’autres raisons. Le drame c’est quand un député sortant est inconnu sur le territoire sur lequel il est élu.

Vous le voyez comment ce coin, entre cités assez dures à Trappes, ville nouvelle comme Elancourt, ville plus aisée comme Saint-Cyr ?

C’est très contrasté. Vous avez du pavillonnaire classique, du résidentiel cossu, et puis du HLM… Toute la palette du logement en Ile-de-France. Les plus malheureux dans la vie ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Financièrement, ceux qui sont le plus en difficulté vivent dans des conditions de solidarité, de fraternité, qui sont parfois très éloignées de celles de la belle famille cossue qui planque Mamie dans un coin. Je fais vite mais il y a des solidarités dans les familles populaires qu’on ne trouve plus dans les classes sup. C’est une circonscription qui ressemble à la réalité de la région Ile-de-France, la plus riche ou la 2ème plus riche d’Europe, mais en même temps la plus inégalitaire, où on trouve des foyers de pauvreté insupportables. Là, à Trappes, c’est simple, la file des Restos du coeur est plus longue qu’avant, toutes les assos en contact avec les milieux modestes vous disent que le nombre demandeurs a explosé.

Guy Malandain a 74 ans. La mairie de Trappes, ça peut vous intéresser ?

On verra en temps et en heure. Si je suis élu député, je ne cumulerai pas, voilà. Sinon j’en parlerai avec les Trappistes et Guy mais pour l’instant la question de sa succession n’est pas ouverte, il a la santé et la légitimité pour continuer. Je suis admiratif de son boulot, les maires comme lui ou Claude Dilain [ex-maire de Clichy-sous-Bois, ndlr], ce sont les vrais héros de la République.

Est-ce que la question des banlieues ne va pas être l’oubliée de cette campagne présidentielle ?

C’est un thème qu’on aborde à travers d’autres sujets. Quand on dit priorité à l’éducation, pour ce qui nous concerne, c’est le cas. Moi je pense que les banlieues doivent revenir dans le champ des politiques ordinaires. Il faut arrêter de toujours les inscrire dans le cadre des politiques de la ville, c’est-à-dire d’une logique de guichet. La question des territoires et des quartiers doit relever de priorités dans le cadre de politiques ordinaires. Donc priorité à l’éducation, aux transport et à l’emploi, voilà. Il faut aussi que le volet de l’ANRU 2 soit mis en oeuvre.

En 2007, il y avait eu une forte participation des électeurs en banlieue parce qu’il y avait le repoussoir Sarkozy, et que Ségolène Royal avait réussi à beaucoup mobiliser. Est-ce que François Hollande peut y arriver lui aussi ? 

Oui, bien sûr. Je vois pas pourquoi il y aurait eu entre 2007 et 2012 une forme d’accoutumance à Sarkozy. Ce qui est certain c’est que ces politiques-là produisent de l’abstention et du dégoût de la politique. Il y a une stratégie délibérée de la droite qui vise à neutraliser le vote des catégories populaires parce qu’elle sait qu’il lui sera défavorable. Mais je pense que l’électorat des quartiers sera au rendez-vous de la présidentielle, au premier et au second tour.

Comment voyez-vous l’évolution de l’agglomération francilienne depuis que vous y êtes ?

J’ai le sentiment que les collectivités prennent un peu mieux en charge leur destin avec notamment des grands travaux d’aménagement dans les transports. C’est une des clés pour sortir de ce fonctionnement radial selon lequel pour aller d’un endroit à un autre, il faut forcément passer par Paris. Ce que nous venons de faire sur la tarification unique [plus de précisions ici, ndlr] est une manière d’anticiper ce que sera demain la circulation des Franciliens entre leur lieu de travail et leur lieu de vie. Ça devra être beaucoup plus une circulation de banlieue à banlieue. Les concentrations de coins de valeur ajoutée comme le plateau de Saclay, qui déborde aussi sur Saint-Quentin-en-Yvelines, ça participe de créer des vrais pôles d’excellence, créateurs d’emplois et de beaucoup de richesses. Ça montre que cette région a saisi un certain nombre des grands enjeux des 10-20 ans à venir. Je trouve que ça va dans le bon sens. Après, je ne sais pas si avec la crise, les coupes budgétaires, les plans d’austérité, on arrivera à respecter le rythme.

Le projet de Grand Paris Express, le métro automatique en rocade, c’est aussi une bonne chose, non ?

Si l’état honore ses engagements… c’est toujours le même problème. Et il ne les a pas toujours tenus par le passé. Mais pour Trappes, la priorité, par exemple, c’est la couverture de la nationale 10. Cette route en deux fois trois voies qui coupe les Merisiers et le centre-ville historique. C’est une ville qui va retrouver une unité qu’elle n’a plus. Mais ce qui mine l’Ile-de-France, ce sont avant tout les inégalités, avec beaucoup de contrastes. A Trappes, le problème, c’est l’image déformée de la ville. Je suis au conseil d’administration du lycée professionnel Blériot. On a une filière qui forme les jeunes aux métiers de la serrurerie, des alarmes etc… Quand vous en sortez, vous êtes embauché direct. Sauf que la filière va être fermée parce qu’il n’y a pas assez de jeunes inscrits. C’est un lycée où les équipes éducatives sont pourtant hyper impliquées, ni plus ni moins violent qu’un autre… sauf qu’aux yeux de parents qui pourraient être intéressés, il est à Trappes, et aux Merisiers. C’est le double handicap. Cette formation, qui débouchera sur un contrat de travail quasi sûr pour les jeunes, on va la fermer pour la refaire à 10 bornes.

Bon, parlons foot, c’est une de vos passion. Le nouveau PSG, version qatarie, ça vous fait oublier le Stade brestois ?

Je ne suis pas trop PSG…

Quel club supportez-vous alors en Ile-de-France ? Créteil, le Red Star ?

Le Stade Brestois. Non mais mon club de de coeur maintenant, c’est le FC Trappes, qui a formé Anelka, je crois que Patrick Vieira est passé par là aussi… Pour le nom, j’aime bien le Red Star. Mais je n’ai pas réussi à accrocher avec le PSG. Les fois où je suis allé les voir jouer, ça ne s’est pas bien passé. Quand je vais au stade et que je vois des dizaines et des dizaines de flics, j’ai l’impression que c’est la guerre. C’est totalement flippant, ça transpire la peur. J’ai zéro plaisir dans ce genre d’atmosphère de violence liée au foot. Je suis très copain avec Pascal Cherki, l’adjoint aux sports [ex-adjoint aux sports de Bertrand Delanoë, ndlr], qui est un de ceux qui a fermé la tribune Boulogne, et qui est un dingo du PSG. On a beaucoup parlé ensemble de ça. Et je ne suis pas du tout anti-PSG, je trouve juste que ce club a été assez flippant pendant les 15 dernières années.

Mais vous faites des infidélités au foot apparemment, puisque vous êtes membre du XV parlementaire…

On fait chaque année le tournoi des VI Nations. Le dernier match que j’ai fait, c’est Galles-France à Cardiff. Je joue à l’aile, je ne peux pas faire grand chose d’autre avec mon gabarit. Et ça s’est fini avec des beaux accrochages. J’avais eu le prix “The slap of the match” – la claque du match – parce que j’avais mis une claque à un deuxième-ligne. Cette année-là, c’était la première fois que le parlement gallois en tant que tel – c’est un parlement régional – avait constitué une équipe. Ils avaient surtout pris des assistants parlementaires et des gars de la sécurité. On a pris des mecs de 20 ans dans le buffet et on a perdu nettement.

Vous êtes Racing ou Stade Français ? Ça vous inspire quoi l’évolution de ces deux clubs ?

A vrai dire, je suis Stade Toulousain depuis le début. Après, j’aime bien Toulon et l’USAP. A la base, je n’étais pas trop Stade Français. Mais maintenant qu’il y a Stade Français-Racing, j’ai changé. Je n’ai pas trop aimé les déclarations de Lorenzetti [le président du Racing, ndlr], je le trouve un peu arrogant. On a l’impression que c’est le mec avec son gros 4×4 qui vous roule dessus et vous met la tête sous la roue. Bon, en même temps, le Stade Français, c’est pas une Opel Corsa… Et puis c’est horrible de dire ça, mais j’ai un vieux souvenir du Matra Racing de Lagardère, ils avaient déjà tout cassé avec du pognon à l’époque, en embauchant Fernandez, Maxime Bossis… L’équipe du Stade Français, elle, me plaît bien. Il y a des joueurs que j’aime beaucoup, comme Pascal Papé. Je trouve qu’il a fait une grande Coupe du monde. Roncero, c’est bien, Burban et Parisse aussi. Et je suis un grand grand fan du nouvel entraîneur des avants du Stade français, Mario Ledesma.

Propos recueillis par Marina Bellot et Sylvain Mouillard

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