Paris 2050, Yann Arthus Bertrand Junior présente son nouveau livre La Capitale vue du Ciel. Surprise ! Le vert est partout : sur les toits des immeubles et parfois même au pied des tours. Alors que les slogans pour «manger local» se multiplient ces derniers temps, Megalopolis relève le défi et se projette dans un avenir où 40% de notre alimentation vient de produits locaux.
Le pépiement des oiseaux à travers la fenêtre ouverte réveille Mehdi. Au pied de sa barre d’immeuble, les pommes rouges luisent sous le soleil automnal. Le souvenir de sa première fois le fait sourire. Perdre sa virginité à l’ombre d’une botte de foin et à deux pas de chez soi, un truc impensable pour un gars du 9-3 à l’époque de son grand-père, dans les années 2000…
A 23 ans, Mehdi n’est ni dealer ni animateur social mais jardinier urbain. Son boulot : cultiver les terrasses végétalisées installées sur les toits de sa cité, où l’on exploite de petits potagers donnant des salades et des tomates. Mehdi conseille également les habitants des HLM qui font pousser des herbes aromatiques sur leurs rebords de fenêtre ou leurs balcons. La mairie l’a embauché en voyant les espaces verts communs peu à peu délaissés.
Son stage de fin d’études, Mehdi l’a fait à La Havane. La Mecque de la micro-agriculture urbaine. Là-bas, depuis 2002, 80% des besoins en fruits et légumes de la ville sont couverts par les fermes et les jardins locaux, selon le gouvernement. Les serres et les champs y côtoient les immeubles. Ils sont exploités par des professionnels qui vendent au voisinage leurs produits, garantis sans pesticides. Des litres de fuel sont ainsi économisés. La ville est devenue un modèle de développement durable. L’embargo américain aura finalement eu du bon : obliger les populations à trouver un moyen de survie sans pétrole ni produits chimiques… Exsangue après les crises à répétition de la construction automobile en 2003, 2009 et 2014, la ville de Detroit, aux États-Unis, a dû suivre le même chemin. Deux associations écologistes raillées à leurs débuts, Garden Resource en 2003 et Urban Farming en 2005, sont devenues des empires financiers, avec un modèle simple : récupérer les friches industrielles et les terrains à vendre pour en faire des champs cultivés par des bénévoles.
Banlieues mangeoires
A son tour, la France s’est inspirée de ces exemples. L’agriculture urbaine était l’une des «10 actions d’urgence» du programme de Nicolas Hulot en 2022. L’ancien président de la République a lui-même montré l’exemple, en introduisant des pommiers sur le toit de l’Elysée. Les collectivités locales ont suivi, notamment dans les quartiers défavorisés où l’agriculture urbaine est devenue un nouveau moyen d’insertion. Le boulot n’est pas très bien payé mais il a le mérite d’exister. Il y a quarante ans, les banlieues brûlaient parce qu’elles étaient devenues des ghettos ; aujourd’hui, elles verdissent parce qu’on leur a donné une fonction.
Jeune père de famille, Mehdi résistera-t-il aux sirènes du privé ? Il gagnerait deux fois plus en faisant le même boulot, mais dans les jardins de particuliers. Encore une fois, le modèle vient des Etats-Unis. A San Francisco, la société My Farm propose depuis les années 2000 d’entretenir un potager chez ses clients. Le fondateur, Trevor Plaque, est le modèle de Mehdi : un ancien agent immobilier devenu l’une des plus grosses fortunes des États-Unis grâce à ce système de green business… Le particulier paye l’installation du potager, puis, pour un forfait hebdomadaire fixé entre 25 et 35 dollars, reçoit un à deux paniers de fruits et légumes directement de son propre jardin. Et s’il a un bon rendement, d’autres paniers sont vendus aux voisins, le producteur se faisant ainsi une petite marge permettant de rémunérer son «fermier». Avec ce cercle économique vertueux, Trevor Plaque a tué Wal-Mart, Marks and Spencer et Carrefour. Le modèle du supermarché, inventé en 1958, relève presque de la préhistoire – en tout cas d’une époque où l’on croyait à la mondialisation, quand des porte-conteneurs chargés de pétrole sillonnaient les mers du globe pour déverser des ananas de Martinique et des bananes de Côte d’Ivoire aux quatre coins de la planète… «Comment a-t-on pu laisser faire ça ?», s’interroge souvent Mehdi, partagé entre colère et incrédulité. «Si tu veux des bananes, va vivre en Côte d’Ivoire», répétait souvent son professeur d’agronomie à la fac…
Adieux nouveaux circuits et stades
Mehdi est peut-être idéaliste, mais pas complètement idiot. Il sait bien que si 40% des produits consommés en ville proviennent de l’agriculture locale, ce n’est pas grâce aux potagers éparpillés dans les quartiers ou dans le bois de Boulogne. Ils ne pourront jamais représenter qu’une faible part de la production totale. L’agriculture demande de l’espace. C’était vrai au Moyen Age, ça l’est toujours aujourd’hui. D’où l’indispensable travail de protection foncière des champs péri-urbains.
Jusqu’en 2010, l’espace située à la périphérie des villes n’était vu que comme une myriade de terrains constructibles. Sous l’impulsion de sa nouvelle présidente, la Verte Cécile Duflot, le conseil régional élargit alors ses «périmètres régionaux d’intervention foncière». Interdiction y est faite de bétonner : ces zones sont dévolues à l’agriculture. L’exécutif régional s’arroge un droit de préemption pour racheter ces terrains, dissuadant ainsi les promoteurs immobiliers de les convoiter. L’idée avait notamment été testée par Michel Vampouille, un pionnier de l’écologie, quelques années plus tôt. Face aux réactions positives des agriculteurs, Cécile Duflot a étendu le mécanisme malgré de fortes oppositions politiques. Heureusement que des Jean Nouvel ou des Antoine Grumbach avaient préparé le terrain ! En 2009, eux ont répondu «nature» quand feu le président Sarkozy leur a demandé d’imaginer la ville du lendemain. Une révolution. Dire qu’au même moment, certains imaginaient sérieusement la construction d’un nouveau circuit de Formule 1 dans les Yvelines ou le Val d’Oise. Projet évidemment repoussé pour «raisons agricoles» en 2010. Le premier ministre de l’époque était même favorable à l’idée. Si ! Mehdi l’a lu dans un livre d’histoire. L’imbécilité n’a pas décidément pas de limites.
Des marchés aux péages
Ce que n’avait pas prévu l’équipe de Cécile Duflot, c’est la qualité du sol. Les plaines d’Ile-de-France sont de bonne terres, mais des terres à céréales surtout. La preuve, en 2010, environ 80% étaient dédiées la «grande culture», cette culture industrielle servant une consommation de masse. Tout n’était pas destiné à l’export : la moitié du blé produit alimentait déjà la capitale en farine ! Ces culture très rentables n’incitaient guère les paysans à se tourner vers un maraîchage en panne de débouchés. Les marchés du matin ou du dimanche se vidaient peu à peu. Les AMAP, ce système de mise en relation directe des consommateurs bobos et des producteurs locaux, n’avaient de succès que dans les arrondissements à un chiffre. Il fallait redonner un second souffle au métier. Jean-Robert Mazaud, président de Blue Holding, qui travailla avec Antoine Grumbach sur son projet du Grand Paris, proposa de vendre des fruits et légumes à la sortie de l’autoroute, entre 16h à 20h. Il suffisait d’installer des marchés sur les aires d’autoroute aux heures où l’homo urbanus rentre chez lui. Mehdi a commencé comme ça, à l’adolescence. De temps en temps, près du péage de Saint-Arnoult, il dépannait son oncle, maraîcher urbain, et passait les longs week-ends de chassé-croisé à vanter les qualités de ses salades – «les meilleures de Seine-Saint-Denis !». «De la même manière on peut distribuer le soir dans les gares de RER des paniers commandés sur Internet pendant la journée», expliquait aussi à l’époque Serge Bonnefoy, de l’association Terres en villes.
Le credo de Terres en Villes, c’était plutôt la restauration collective. Grâce à son lobbying, les CROUS, les écoles, les collèges, les lycées ont rapidement intégré des produits locaux dans leurs menus. C’est à la cantine que Mehdi a découvert la saveur des tomates made in Grand Paris. Les agriculteurs, eux, ont profité de ce nouveau marché. Les maraîchers se sont associés pour la production, la transformation et la distribution à destination des professionnels de la restauration, qui peuvent maintenant venir se fournir en produits, frais ou déjà transformés, quasiment chez le producteur. Le guide Michelin a même décerné des étoiles locales en 2020 pour célébrer les chefs pionniers en la matière. Et la grande majorité des restaurateurs privés ont suivi le mouvement.
Salades au pneu
Évidemment, la mutation de l’agriculture francilienne a été longue, et reste inachevée. Née en 2003, l’association Triangle vert, qui regroupe cinq communes dans le sud de Paris, avait prévenu très vite : les vols et les dégradations sont courants. Carcasses de voitures entre les choux, traces de quad ou de mini-moto sur les salades, bottes de paille volées, sans parler du chapardage dans les vergers, les agriculteurs urbains en ont vu de toutes les couleurs. Avant de cultiver les champs, Mehdi s’en servait plutôt pour taper des foots avec les potes ou se protéger des flics quand il fumait un joint. Changer les mentalités a été le plus difficile. Les premiers agriculteurs du Grand Paris ont en ont bavé.
Au début, les fermes pédagogiques ont prospéré sur le modèle de la ferme de Gally, près de la forêt de Versailles. Pionnière, cette société regroupe, encore aujourd’hui, un site de production, un lieu de démonstration, une agence de paysagistes et une zone de cueillette. Vous venez en famille dans les vergers pour cueillir les fruits de votre choix. Vous payez à la fin selon le poids de votre panier – ce que vous avez boulotté sur place est gratuit. L’engouement était tel que, en 2009, les fraises partaient en à peine trois jours !
Mais pour changer de dimension, il a fallu tout revoir. Des voies pour tracteur ont été créées sur les nationales afin de fluidifier le trafic. Des circuits de récupération de déchets organiques urbains ont été organisés. Peu à peu, l’agriculture s’est fait une place dans la métropole. Seul échec : les Parisiens ne mangent toujours pas de viande issue de l’agriculture locale. Les relents de purin au petit déjeuner ont freiné les ardeurs. Quant à l’élevage hors sol, c’est-à-dire intensif, les écologistes et les associations de défense des animaux l’ont refusé d’un seul front. Qui a oublié le dernier combat de Brigitte Bardot, foudroyée lors d’une manifestation contre un élevage de poulets en batterie près de Melun ?
Olivier Monod
PS: Cet article a été écrit pour le numéro 0 de Megalopolis. Vous pouvez donc consulter son bonus et making of ici.
Crédit Photo YvesCosentino (Flickr)

Qu’est-ce que ça fait du bien de lire ça ! Merci beaucoup.