Dans l’avenue Jenny de Nanterre, on lutte sur et en dehors du ring

A l’ombre des tours de la Défense et des complexes immobiliers de Courbevoie, l’avenue Jenny de Nanterre joue au village gaulois qui résiste à l’envahisseur. 

Excusez-moi, savez-vous où je peux trouver la salle ?”, me demande un automobiliste alors que je photographie une affiche signalant la présence d’un tournoi de catch. Cela fait cinq bonnes minutes qu’il tourne dans cette zone industrielle de Nanterre, désespéré d’arriver à bon port. Il faut dire que rejoindre le studio Jenny, de l’avenue du même nom, est un chemin de croix. Qui plus est lorsque vous venez de Paris. Descendu au terminus de la ligne 1 à la Défense, il vous faut alors une bonne demi-heure de marche à pied pour rejoindre la salle… située à seulement 700 mètres de l’Arche de la Défense.

Ici, l’espace urbain est morcelé en grandes enclaves infranchissables : il vous faut tout d’abord traverser l’esplanade de la Défense, vide de ses cols blancs en ce dimanche, puis contourner les résidences d’habitations collectives sécurisées construites à Courbevoie et La Garenne-Colombes à la fin des années 90, pour enfin accéder à la zone industrielle dans laquelle se trouve le Studio Jenny.

Deux catcheurs tentent de réceptionner leur adversaire

Cet après-midi s’y tient l’International Clash, un des grands rendez-vous annuels dans cette salle connue pour être le “temple du catch français”. Il faut dire qu’à partir des années 80, cette discipline, à mi-chemin entre la lutte et le théâtre de guignol, a été supplantée par son homologue américaine à la télévision. Les salles historiques, telles que l’Élysée-Montmartre ou la salle Wagram, ont alors réorienté leur programmation sur des évènements plus lucratifs. Seul Fausto Constantino, ex-boxeur et propriétaire de la salle, âgé aujourd’hui de 64 ans, a continué à y croire. Ils sont donc une petite centaine de passionnés à s’être retrouvés en ce dimanche glacial dans cette salle plus habituée à accueillir des mariages et des baptêmes que des brutes épaisses dépassant aisément le quintal dans des tenues en lycra.

Autour du ring, sur des chaises alignées à la hâte, on retrouve principalement des familles. Les enfants sont d’ailleurs les plus enthousiasmés par les combats. Quelques jeunes Parisiens, comme Julien, 31 ans, venu avec ses amis pour fêter l’enterrement de vie de garçon d’un d’entre eux. Il fait partie de ce nouveau public, qui a grandi avec le catch US à la télévision et qui a participé à son regain d’intérêt à la fin des années 2000. On y vient pour se moquer gentiment de cette ambiance de kermesse et du côté un peu kitsch des lutteurs.

Enfin, il y a les habitués, ils occupent le premier rang et bénéficient de la meilleure vue sur le ring. Alain, 65 ans est présent à chaque date depuis 25 ans. Il fait 370 kilomètres aller-retour en provenance du Loir-et-Cher pour assister aux combats, “Là bas on a des châteaux mais pas de ring”, blague-t-il “Et puis on profite de ces moments pour revoir les amis qu’on s’est fait ici au fil des années.”

David contre Goliath aux portes de Paris

Le studio Jenny est finalement symptomatique de l’ambiance qui règne dans cette rue. Longue de quelques centaines de mètres, elle est un témoignage d’une époque révolue, où subsiste un esprit de résistance à la modernité.

Photo panoramique de la localisation du Studio Jenny, entre la Défense et Villapollonia IV

L’avenue Jenny est le dernier tronçon encore existant d’un quartier qui s’étalait jadis sur Nanterre, Courbevoie et la Garenne-Colombes. Composé de lotissements pavillonnaires, ils profitèrent pour certains d’entre eux aux cheminots de la SNCF qui oeuvraient dans la gare de triage située au bout de l’impasse. C’est d’ailleurs l’activité ferroviaire qui a façonné l’enclavement de ce quartier. Au nord et à l’ouest, le faisceau ferré empêche le quartier des Groues d’effectuer la jonction avec le reste de Nanterre. Aujourd’hui encore, 47 des 76 hectares de la zone sont destinées à l’activité ferroviaire.

Exemple d'habitations de l'avenue Jenny

Un potentiel foncier immense aux portes de Paris qui fait donc l’objet de nombreuses convoitises. Il y a celle de l’Etablissement Public pour l’Aménagement de la Région de la Défense (l’EPADESA, ex EPAD), qui y voit l’extension naturelle du quartier d’affaires. Un plan guide a été réalisé en 2009 sur cette partie de Nanterre, la zone étant classée en opération d’intérêt national (OIN). On y apprend qu’elle est le dernier secteur de développement d’ampleur de l’OIN et plus largement de la partie ouest de la petite couronne parisienne. L’enjeu de cette zone est même d’envergure régionale puisque la gare de triage située au bout de l’impasse apparaît comme l’emplacement de la future gare Eole du RER E qui doit voir le jour en 2018. Au programme 80.000 m² de logements et 300.000 m² de bureaux.

Le territoire de l'OIN La Défense Seine-Arche (en rouge, le quartier des Groues).

A l’est, la Villapollonia IV toise la rue du haut de son complexe immobilier ultra-moderne. Situé aux limites de la Garenne-Colombes et de Nanterre, ce projet mené par Nexity et ses façades pastel tranchent avec la mine grise de l’avenue Jenny. Résidence ultra-sécurisée, elle est une autre conception de la ville, où l’entre-soi et la sécurité semblent être des priorités. Ce “village dans la ville”, comme le nomme Patrick Maréchal, président du syndicat de copropriété, donne une impression d’une implantation “hors-sol” de ce quartier. Les murs de la résidence tournent le dos au reste de la ville, les points d’accès y sont sécurisés et nécessitent de monter une série de marche dont la disposition en zig-zag rappelle étrangement celle des tranchées de la première guerre mondiale…

Accès sécurisé de la Villapollonia IV


S’unir contre les attaques de la Défense

Les habitants du quartier ont vite compris que pour défendre leurs intérêts, mieux vaut s’unir. Ainsi, en 2003,  quelques habitants ainsi que des entrepreneurs locaux fondent l’ADIRG : Association de Défense des Intérêts des Résidents des Groues, dont le siège social se trouve au Studio Jenny.

L’ADIRG peut également compter sur le soutien de la mairie, puisque le maire actuel, Patrick Jarry (FASE) est le seul élu de gauche au sein de l’EPADESA , comprenant les élus des autres communes et les représentants de l’État. Un isolement renforcé par le statut particulier des communes situées dans une opération d’intérêt national puisque le préfet peut passer outre les décisions des maires, seules personnes habilitées à délivrer les permis de construire. Il s’agit cependant d’un allié de circonstance pour les riverains, qui ne doivent le désintérêt de la commune pour ce secteur qu’à son enclavement. Ce même jour à la gare de Nanterre-Préfecture, quelque 300 manifestants militaient pour la réalisation de l’Arena 92, projet de grand stade qui doit s’implanter de l’autre côté de la voie ferrée. Un projet soutenu par la mairie de Nanterre mais qui fait l’objet d’un recours contentieux auprès du tribunal administratif de la part de Accri-liberté… association de riverains du quartier voisin et proche de l’ADIRG.

Souhaitant conserver une certaine forme d’indépendance, l’ADIRG se veut très active, ses membres communiquent sur leurs actions par l’intermédiaire d’expositions photos, participations aux différentes réunions publiques, sensibilisation du public, page Facebook, etc. L’avenue a même fait l’objet d’un documentaire de Fabrice Vacher à l’attention des sociologues “Avenue Jenny : l’urbanisme peut-il rendre heureux ?”.

Avenue Jenny from Fabrice Vacher on Vimeo.

Un cas d’école (d’architecture)

S’il est peu probable que l’avenue Jenny résiste à moyen terme au coup de boutoir des pelleteuses des chantiers avoisinants, elle mérite cependant d’être présentée aux étudiants des écoles d’architecture et d’urbanisme. Ce tronçon concentre l’ensemble des mutations urbaines que connaît la région capitale : préservation d’un patrimoine bâti ancien contre les constructions ex-nihilo, développement économique face à l’habitat, enjeux locaux face à l’importance internationale de ce territoire… Il est 17h30 à la sortie du Studio Jenny, l’International clash s’achève. Les spectateurs rejoignent leurs véhicules sur le parking sauvage en face de la salle, les quelques riverains regagnent leurs habitations à pied. Pour eux et pour tous ceux de l’avenue Jenny, la lutte semble alors une discipline qui s’exerce sur et en dehors du ring.

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