Comment créer un club snob à Paris ? Le Silencio de David Lynch

Nous avons passé une soirée quelconque au Silencio, le club imaginé par David Lynch, réalisateur de « Mulholland Drive ». Et nous en avons tiré les 10 commandements pour faire d’une cave le lieu le plus branché de la capitale.

Crédit : Alexandre Guirkinger/Silencio

1. Tu créeras un club privé

 

Rue Montmartre, dans le 2e arrondissement. La foule se presse devant le Social Club, mais aucune file d’attente ne marque l’entrée du Silencio. Il n’y a que deux façons de passer l’imposante porte noire qui donne accès au nouveau club par un escalier descendant trois étages : être sur la liste d’une soirée privée ou avoir une carte de membre. Obtenir le sésame n’est pas chose facile : « la carte est proposée en priorité aux milieux créatifs internationaux », précise le site internet du Silencio. Pour nous, une célèbre figure de la scène artistique (qui préfère, pour des raisons évidentes de sécurité, garder l’anonymat) a tenté de s’abonner en remplissant le formulaire. Vingt minutes plus tard, un message de deux lignes acceptant sa « candidature » arrivait dans sa boîte mail. Traitement de faveur apparemment : certains de ses congénères ont été ignorés. À Megalopolis, nous avons essayé également. À l’heure où nous publions cet article, nous n’avons toujours pas reçu de réponse.

2. Tu feras passer des entretiens d’embauche

 

La direction du club confirme en off qu’il y a une sélection des candidatures. Un galeriste de Saint-Germain-des-Prés nous a expliqué qu’il avait dû passer un entretien avant d’obtenir sa carte. L’abonnement à l’année coûte entre 420 euros (pour les moins de 30 ans et étrangers) et 1.500 euros. Avant de payer, vous devrez signer les « conditions de la charte » stipulant notamment que « le Silencio se réserve la possibilité de refuser l’entrée du club aux invités des membres lorsque leur réputation et/ou leur comportement sont notoirement incompatibles avec l’esprit du lieu. » Les titulaires de la Carte+ (1.500 euros) bénéficient des services de « la conciergerie John Paul » (disponible 7 jours sur 7 et 24h/24), pour réaliser tous les caprices, comme pour n’importe quel joueur de foot. Dans les sous-sols où fut imprimé le « J’accuse » de L’Aurore en 1898, nous pensons à Zola en croisant un énième Américain qui se vante d’être entré. À partir de minuit, l’entrée est libre. « Mais comment fait-on pour être sur la liste ? », demandent les curieux au vigile. Qui ne répond pas.

3. Tu feras chanter Lana Del Rey

 

La programmation musicale doit donner au lieu son cachet. Depuis l’ouverture fin août se sont succédés la lipeuse Lana Del Rey, starlette très « Mulholland Drive », Justin Timberlake, Feist ou encore Saul Williams, accompagné par Oxmo Puccino. Aucune place en vente pour ces concerts, bien entendu.

4. Tu projetteras des films dans un salon

 

Nous nous attendions à assister à une projection dans la très confortable salle de 24 places. Bien assis dans un canapé, nous aurions aimé pouvoir regarder un des chefs d’œuvre du maître des lieux, muet depuis « Inland Empire ». Les sièges, faits sur mesure pour la salle, disposent chacun de leur repose-pied, d’un plateau et d’une lampe. Mais ce soir-là, rien. La programmation est aussi inconnue et imprévisible que celle des concerts. La réservation (2 places maximum) est obligatoire pour les membres.

5. Ta stratégie marketing reposera sur le mystère

 

Aucune enseigne sur la façade, une adresse bien cachée sur le site internet qui n’offre que l’arrondissement («75002») et un formulaire de contact. Après un coup de fil au programmateur de la salle de concert obtenu par un tiers, nous obtenons le nom de l’attachée de presse. Interdiction ensuite de prendre des photos, elles sont fournies par le club à la demande, tous les médias publient les mêmes. Trois vigiles, avec oreillettes, arpentent les longs couloirs dorés, et vous font gentiment signe d’arrêter lorsque vous osez sortir votre appareil.

6. Tu préféreras les étrangers

 

Avec ses prix d’amis pour les étrangers, le Silencio veut attirer une clientèle internationale. Autour de nous, au bar, l’accent américain résonne partout. La première fois que nous sommes venus, lors de la fashion week en été avant l’ouverture officielle, plusieurs mannequins russes nous ont demandé du feu et des Japonais discutaient dans la salle aux allures de forêt fantasmée, derrière le bar.

7. Tu n’auras rien d’une boîte parisienne bondée dès 23h

 

Ce soir, Planing to Rock, une androgyne qu’on qualifierait de « mec-meuf » si on n’était pas dans un endroit si chic, chante sa longue plainte grave et s’empresse de souligner la chance que nous avons d’être ici. « Rapprochez-vous de moi », lance t-elle à la vingtaine de personnes qui lui font face. La musique diffusée après le concert allie grands classiques et tubes estivaux trop entendus. Entre « The Bay » de Metronomy et un peu de R&B, on se dit que les choses ne sont pas si différentes ailleurs. À un détail (agréable) près : personne ne se bouscule et aucun mec bourré ne vient s’échouer sur votre table. Mieux, dans les salles en retrait de la scène, on s’entend parler.

8. Tu feras designer l’intérieur par les designers les plus en vue

 

David Lynch a imaginé ces 650 m² du sol au plafond : il a pensé l’agencement, dessiné les meubles fifties, travaillé sur la matière intérieure. L’architecture sur mesure, réalisée avec l’agence Enia, est chiadée. Les murs constellés de carrés de bois recouverts de feuilles d’or rappellent « Twin Peaks ». L’endroit a tout d’un écrin de luxe avec ses deux longs couloirs qui structurent l’espace en six : autour du bar se distribuent la salle de projection, la salle de concert, deux salles en retrait et le fumoir. Il est presque vivable, malgré les jeunes filles en short qui s’extasient sur la moquette en peau de bête défoncée par les mégots de Vogue.

9. Tu auras une carte de cocktails pointus

 

À la carte, pas de « Cosmopolitan » ou de « Mojito » – c’est tellement commun. Ici, on commande un « Beetle Juice », un « Grandma’s Addiction », un « Red Umeshu », un « Gimmick ». Une bière Heineken servie en bouteille coûte 10 euros. L’entrée de gamme. Le premier cocktail (« The Oval »), c’est 14 euros, et la bouteille de Saint-Emilion 2007, 404 euros. Si vous avez faim, la cuisine fait de la « finger food » jusqu’à 6 h du matin.

10. Tu créeras un lieu où le networking compte autant que la fête

 

La Factory d’Andy Warhol ou le Cabaret Voltaire des dadaïstes à Zurich sont les inspirations de Lynch, des lieux de réunions artistiques, de bouillonnement culturel. Le cinéaste avait envie, dit-il de « créer un lieu intime où toutes les disciplines se côtoient. Où cinéastes, plasticiens, photographes, musiciens, écrivains, couturiers et chefs cuisiniers auront l’occasion de se rencontrer. » Si vous voulez fêter vos 25 ans avec vos potes de lycée, passez votre chemin. À moins qu’ils soient tous devenus, comme vous, des créatifs internationaux.

Le Silencio, 142 rue Montmartre, 75002 Paris.

Mélissa Bounoua

 Retrouvez le sommaire de Megalopolis #6, disponible en kiosques. Et suivez nous sur Facebook et Twitter.

About the Author

Megalopolismag.com est le site web de Megalopolis, le journal du très grand Paris.