Benjamin Biolay, le Nick Cave de chez nous

Le “Superbe” n’est pas le dandy dilettante qu’on imagine. Mais plutôt la déclinaison française du crooner australien. Démonstration lors d’un concert mardi à Rueil-Malmaison, dans le 92.

La traversée des ruelles sombres de Rueil suscite quelque appréhension :  sera-t-on plus de 30 dans la salle, n’aurait-on pas mieux fait d’attendre le passage au Nouveau Casino ? Aux abords du TAM (théâtre André Malraux), ce n’est pas la foule des grands soirs, mais les parkings souterrains sont pleins et les voitures immatriculées 92, 78, 95 et même 75. A 20h40, les retardataires se pressent. Ouf ! La salle n’est pas pleine mais nous sommes au moins une bonne centaine.

20H50, les lumières s’éteignent : pas de première partie, Benjamin Biolay est à l’heure. Chaussures pointues, T-shirt noir sur veste sombre, et cheveux longs gominés vers l’arrière, avec effet mouillé : il n’est plus le jeune premier de ses débuts, mais ressemble de plus en plus à Nick Cave (époque sans moustache), le crooner australien.

Pas un mot au public, le malin débute avec “Tout ça me tourmente”. Sans surprise, la gueule cassée traîne aussi son spleen sur scène. Première crainte dissipée : la voix, toujours à la limite de la rupture sur l’album, est juste. En revanche, les dandinements timides du chanteur trahissent son embarras : Benjamin est aussi à l’aise qu’une sardine en boîte et semble avoir effectivement envie de “prendre le large”.

Sage début, maigres applaudissements, et remerciements monosyllabiques de BB entre deux chansons, la main sur la poitrine, ce qui lui permet également de réajuster sa veste… A force d’enchaîner le meilleur du dernier album (“L’espoir fait vivre”, “Assez parlé de moi”, “Lyon Presqu’île”), la salle se chauffe et Biolay prend confiance. Ses timides déhanchements du début de concert sont plus affirmés. Et les musiciens, un peu austères jusque là, suivent. Le bassiste s’amuse à envoyer des mini-rythmiques qui font d’autant plus résonner la voix grave de Biolay, tandis que le batteur s’en tient à un poum-tchak-tchak-tchik-poum (grosse caisse-caisse claire (x2)- charley-grosse caisse) simple mais efficace. A côté, la harpiste affine les mélodies. Sur le devant de la scène, un touche-à-tout dont le rôle est d’ambiancer les titres avec son acoustique, son synthé et son theremin. Et puis, il y a le guitariste, pas toujours inspiré sur les arpèges mais excellent dès qu’il s’agit de jouer funky.

Au Zénith de Paris, Dutronc avait abandonné son cigare. Biolay s’offre le luxe d’allumer une clope entre deux chansons, suivant l’exemple d’André Malraux qui s’affiche en énorme sur la façade du théâtre cigarette aux lèvres. Privilège d’artiste ! Nous aussi, on aimerait en griller une…

La scène se vide. Seul, Biolay s’installe au piano et demande l’autorisation de reprendre une chanson de Julien Clerc – on n’ose pas dire non… C’est joli, du Julien Clerc chanté par Biolay, mais on préfère quand Biolay chante Biolay… “Ton héritage”, par exemple, magnifique portrait en creux de l’auteur, adressé à son enfant. La chance ! On en a les larmes aux yeux – enfin surtout notre voisin de droite.

Accalmie avant la tempête. Les lumières se rallument, Biolay est là et bien là. Taquine les musiciens revenus sur scène. A même l’air de s’amuser. Entre petits pas et déhanchés du bassin, Biolay réhabilite la danse des dragueurs-losers de boîtes de nuit (les pouces, les moulinets, les mains, le moonwalk du pauvre, etc.). Où l’on se rend compte, que c’est hyper rock, en fait, un concert de Benjamin Biolay. Et qu’on est assis à bouger bêtement la tête, quand on devrait être debout à se trémousser avec une bière.

Dernière chanson avant rappel(s). C’est l’apothéose d’un concert qui n’a fait que monter en intensité. “A l’origine”, de son antépénultième album, transforme Biolay en bête de scène, moitié rock star, moitié animal enragé. Hurle, s’agenouille, se relève. Des accents de Joey Starr, de Kurt Cobain : on en prend plein la tête, et on aime ça. Et dire qu’il y a quelques mois, on prenait Biolay pour un comparse des Delerm et autres Bénabar – qu’on aurait volontiers cogné avec lui d’ailleurs.

Un à un, Biolay le premier, les musiciens quittent la scène. Le public applaudit. Premier rappel, tout le monde se lève. Enfin… Le chanteur l’a bien cherché : “J’attendais en vain que le monde entier m’acclame”, oouhouuuuhou, “qu’il me déclare sa flamme”, Benjamin je t’aiiiiiime (on se calme, Marina), “dans une orgie haut de gamme”, ouaaaaaiiiiiiis. Tout le monde disparaît, mais c’est pour de faux. Le meilleur chanteur français (avec Dominique A et Miossec) revient une dernière fois pour interpréter l’attendue “Brandt rhapsodie”. L’histoire est banale (un couple qui s’aime puis se déchire), mais pas la structure (les voix de l’homme et de la femme se répondent comme s’ils communiquaient par Post-it). Résultat : ça marche encore mieux que sur le disque. Une seule envie: y retourner.

Marina Bellot (avec Jérôme Lefilliâtre)

About the Author

On n'a pas tous une vie facile. Née dans le 16ème arrondissement de Paris, Marina Bellot connaît les affres du 92 : Boulogne, Meudon et aujourd'hui Suresnes. Comme elle n'a pas le permis, elle traverse la métropole en RER ou chevauche les scooters de passage coiffée d'un casque rose. Impatiente, elle a un avis tranché sur toute question et un humour froid rivalisant avec celui de Vladimir Poutine. Pour elle, Megalopolis est une évidence et l'agrandissement de Paris une nécessité. Diplômée en Droit et de l'Ecole de Journalisme de Sciences Po, Marina Bellot s'est vouée corps et âme à Megalopolis dont elle est directrice de la publication.