Actuel, so actuel

Actuel” par-ci, “Actuel” par-là: certains “vieux” journalistes érigent le mensuel fondé par Bizot en 1970 en référence absolue. Nostalgie stérile? Non. C’est si génial que ça Actuel? Oui.

C’est même une leçon de journalisme. Un journalisme debout, osé, subjectif, libre, un peu délirant, totalement en prise avec la réalité et incroyablement en avance sur son temps.

A l’heure de la sacro-sainte “neutralité”, de la soupe journalistique sans saveur et sans audace (en dépit, certes, de quelques initiatives originales ça et , haha), lire Actuel donne une bonne claque. Il ne s’agit pas d’idéaliser un magazine que l’on n’a pas connu en son temps, mais de reconnaître a posteriori que ces journalistes-là avaient des trip(e)s, une sacrée intuition, et surtout des heures et des heures de travail à revendre.

Comme l’explique Léon Mercadet (oui, celui de la Matinale de Canal +) dans les Années Actuel*, “Tu ne pouvais pas baisser la garde. Si j’écrivais un papier moyen, je me faisais tacler par Bizot grave! Le mec te détruisait en te disant : “ regarde l’attaque du deuxième paragraphe, mais qu’est-ce que ça veut dire? Le début de ton papier, il est là mec, il est au sixième feuillet. Ça, c’est le début de ton papier! ”. A l’époque on écrivait à la machine, il fallait tout retaper, ça prenait un temps fou, des nuits entières“.

Légèrement obsessionnels, nous avons retrouvé l’Almanach des banlieues réalisé en 1985 par une bande pas triste de journalistes (à l’extrême gauche de la photo, un certain Philippe Vandel), qui a sillonné, labouré, défriché la banlieue parisienne pendant neuf mois.

Résultat: 300 pages et 2000 adresses de “bons plans, nuits, drague, labo du futur, îles désertes, boîtes, sexy, traditions, romances, sports, restos, stars, rock, jazz”. Le tout servi par une maquette totalement foutraque – la maquettiste de l’époque, raconte, toujours dans les Années Actuel: “On essayait de marier le violet et l’orange, et puis, selon l’état dans lequel on était, on se proposait d’essayer jaune sur jaune, ça ne marchait jamais!“.

Un voyage délirant par-delà le périph et tellement… actuel. C’en est effrayant. Rien n’a donc bougé dans nos banlieues. Le bouillonnement, la diversité, la vie… et pourtant la méconnaissance, le dédain, la décrépitude.

Jugez par vous-mêmes, avec cet édito de Jean-François Bizot que l’on aurait quasiment pu reprendre tel quel dans Megalopolis.

“Après avoir couru les jungles et les villes étranges, les épopées et les mouvements d’époque, les théories toutes neuves et les attitudes toutes fraîches, voilà que la honte nous saisit l’an dernier. Une Amazonie léchait le périphérique, ce rempart scintillant de Paris. La banlieue méritait d’être explorée comme n’importe quel labo du futur, comme le fin fond de Bornéo ou comme le Bronx, non?

La honte et la banlieue. Réflexe dans un embouteillage: “Vise-moi ce plouc! 94!”. Habiter la banlieue? Le signe de l’échec. Comme le dit Roland Castro, l’architecte agitateur de Banlieues 89, le groupe qui veut la reconstruire : “La banlieue est hors limite”.

Essayez d’emmener une bande de joyeux Parisiens dans une boîte de banlieue. Essayez de trouver un plan, un guide, une liste banlieue. Paris a trente guides mais où est la banlieue dans les guides nationaux, elle se traîne toute maigrichonne derrière Paris, elle fait à peine le poids face à Lyon.

Une vingtaine d’enquêteurs ont tourné en banlieue pendant neuf mois, ville par ville, et le vertige a failli nous saisir: les personnages arrivaient par dizaines, drôles, charmeurs ou aventuriers, les labos du futur, la force de frappe, les shows frappeurs des boîtes géantes, la médecine spatiale, les îles désertes, Polytechnique ou HEC, la jeune architecture, des villes de ghettos superposés, des zones de métissage, des ambiances tropicales sous les dalles de béton, des coins asiatiques, Montreuil, deuxième ville du Mali, Sarcelles et ses synagogues, des carnavals toute l’année et le deuxième de France après Nice, où ? A Bagneux.

Le vertige: la banlieue a poussé vite, mais avec 8 millions d’habitants, elle mérite mieux que l’ignorance ou le dédain.

Nos enquêteurs ont dû partir à l’assaut du grand polype. (…) Où donc trouver une information sur la banlieue quand chacun ne connaît que son coin de banlieue et les routes qui mènent à Paris?

Feuilletez cet almanach: nous vous garantissons un superbe événement par semaine, une découverte possible par jour. La banlieue marie les extrêmes: vieux fromage et nouveaux micros, romances et craintes, sports bizarres et bals musettes. La banlieue récupère et ferraille, la banlieue invente et réussit, la banlieue a ses looks, ses rires, ses styles de vie. Il ne lui manque que la fierté et la confiance, une identité et une stratégie. (…)

Qui sait que les artistes et dessinateurs aiment Malakoff, Vanves ou Montrouge, que les Hauts-de-Seine exportent à tour de bras, qu’il y a une Silicon Valley en puissance entre Orsay et les Ulis? (…) Les villes de banlieue les plus ouvertes doivent devenir des petites capitales. La nuit de banlieue, froide et invivable a besoin de grands luminaires et de points de rencontre. On doit pouvoir y manger et y traîner et s’y réchauffer après minuit. Il faut de grands desseins pour lier le magma, il faut une politique pour qu’on ne se perde plus en banlieue.

Cet almanach est un premier pas (…) Nous avons trié sévèrement les endroits et les rencarts. Il y en a assez pour une vie. (…) Vous rêvez d’Amazonie ou d’Australie? Tournez la page, suivez le mode d’emploi, l’aventure vous attend.”

Marina Bellot

* de Perrine Kervran et Anais Kien, paru aux éditions Le Mot et le Reste.

About the Author

Megalopolismag.com est le site web de Megalopolis, le journal du très grand Paris.