Anne Hidalgo, première adjointe du maire de Paris, a inauguré hier soir l’exposition “1860 : Agrandir Paris”, consacrée à l’élargissement de la capitale en 1860. L’occasion pour nous de publier ici un article sur le sujet, paru initialement dans notre numéro 0. Bonne lecture!
Berlin, 890 km². Londres, 1579 km². Paris… 105 km². A côté des autres capitales européennes, Paris est une naine. Il faut dire que, si l’ancienne Lutèce n’a cessé de s’agrandir, le dernier élargissement de ses limites remonte à un siècle et demi. C’était en 1860, sous la férule de l’incontournable Haussmann, à l’époque où l’on pensait Paris en grand format.
Prendre un café à Belleville, manger une entrecôte à la Butte aux Cailles avant d’aller au cinéma à Beaugrenelle, rien de plus normal aujourd’hui. Mais il y a un siècle et demi, se rendre dans ces différents quartiers de Paris, c’était l’assurance de se retrouver au beau milieu des champs. On est au milieu du XIXème siècle, une décennie après la prise de pouvoir de Napoléon III, à l’époque où l’actuel XIIIème arrondissement est encore le lieu dit “Les Deux Moulins” parce que se dressent effectivement deux moulins dans une prairie. Le préfet Haussmann, chargé par l’empereur de sortir Paris du Moyen-Âge, met la ville sens dessus-dessous. Il fait percer de larges avenues quitte à raser des quartiers entiers, bâtir des ponts et élever des monuments. La capitale est un immense chantier à ciel ouvert, engoncée dans des limites trop petites qu’elle s’apprête à dépasser. Paris est en pleine adolescence.
A l’orée de l’année 1860, la capitale compte quelque 1 250 000 habitants. Paris est alors délimité par une enceinte héritée du règne de Louis XVI : le mur des Fermiers Généraux. C’est un mur haut de 3 à 5 mètres, d’une longueur de 24 kilomètres et qui entoure la cité en suivant à peu près le tracé des actuelles lignes 2 et 6 du métro. L’édifice n’a aucune fonction militaire, il a été élevé pour permettre la perception de l’octroi, une taxe sur les marchandises entrant en ville, par la Ferme Générale, l’autorité fiscale qui remplit cette tâche. Le mur est ainsi percé de 56 barrières agrémentées d’un pavillon d’octroi, dont la plupart ont été bâtis à la fin du XVIIème siècle par l’architecte Ledoux. Aujourd’hui subsistent quelques vestiges : deux pavillons place Denfert-Rochereau, la rotonde à l’entrée du parc Monceau, la rotonde du bassin de la Villette, les deux pavillons de la place de la Nation et enfin un pavillon quai de la Rapée, au pied du ministère des Finances.
La vocation fiscale de l’édifice le rend impopulaire dès sa construction. C’est le fameux “mur murant Paris” qui “rend Paris murmurant”, selon la formule en vogue dans les rues de la capitale. D’ailleurs, en 1789, la veille de la prise de la Bastille, les Parisiens s’en étaient pris au mur des Fermiers Généraux. Quoiqu’il en soit, l’octroi est toujours en vigueur sous Napoléon III, après avoir été supprimé pendant la Révolution puis rétabli sous le Directoire. Du coup, quand on veut boire un coup, on choisit plutôt une taverne à l’extérieur de l’enceinte, histoire de payer moins cher. Et en rentrant dans Paris, on pourra toujours tenter de faire passer en douce une pièce de viande sous son chapeau. De fait, la vie est moins chère à l’extérieur du mur des Fermiers Généraux et l’urbanisation périphérique explose. Dans les faubourgs, on trouve des villageois, artisans éleveurs ou maraîchers, mais aussi des ouvriers et des employés. “Une ville industrielle, composée de 18 communes distinctes, s’est établie comme une ceinture dangereuse autour de la capitale, profitant des écoles, des hôpitaux, des théâtres, de tous les avantages de sa voisine sans payer l’octroi, sans supporter ses charges” constate Haussmann en 1856, l’année où Napoléon III lance une commission destinée à réfléchir à l’extension de la ville. Paris est devenu trop petit pour les Parisiens, même si, sur les deux derniers siècles, l’espace enclos de la capitale a quadruplé.
Les fortif’ comme horizon
Étendre Paris, mais jusqu’où ? La question ne se pose pas vraiment tant “les fortif’” s’imposent comme une évidence. Ce que les Parisiens appellent “les fortif’”, c’est le réseau de fortifications élevé entre 1841 et 1844 à l’initiative d’Adolphe Thiers, alors président du conseil. L’ouvrage est établi entre les actuels boulevards extérieurs et le boulevard périphérique et mesure 33 kilomètres de long pour 140 mètres de large. En vue de coupe de Paris vers la banlieue, “les fortif” se composent d’un rempart de terre renforcé à intervalles réguliers par des bastions, puis d’un fossé de 40 mètres de large. Devant ce fossé s’étend un talus gazonné, la contrescarpe, longé à l’intérieur par un chemin de ronde. A l’extérieur, la contrescarpe redescend en pente douce jusqu’au sol par un glacis. A cela s’ajoute une zone de 250 mètres où toute construction est interdite, puis 237 mètres où seules sont admises les constructions en bois et en terre. Et puis sur encore 437 autres mètres, toute construction doit être autorisée par le Génie. En tout, la zone de servitude militaire qui entoure les fortifications mesure près d’un kilomètre de large. C’est “la zone”, tout simplement.
Entre le mur des Fermiers Généraux et ses pavillons d’octroi et les fortifications de Thiers aux portes gardées militairement vivent ainsi 350 000 personnes. En 1856, le principe d’une extension de Paris est arrêté, sans trancher entre l’annexion à Paris de tout l’espace compris entre les deux enceintes et une annexion partielle ne concernant que les communes des Ternes, de Passy et d’Auteuil, avec ou sans le bois de Boulogne. Finalement, c’est la première option qui est retenue. Un projet de loi est adopté à l’Assemblée le 26 mai 1859 par 228 voix contre 13. Les critiques de l’opposition portent sur uniquement sur les dépenses. Personne ne critique le bien fondé d’une extension de Paris. Il n’y a pourtant pas que des avantages à l’extension. C’est la fin de la vie à moindre coût pour les communes de périphérie, alors qu’à l’inverse, l’annexion est couteuse pour Paris car il va falloir équiper tous ces nouveaux espaces encore peu urbanisés.
Enlarge your Paris
La loi est promulguée le 3 novembre et est effective à partir du 1er janvier 1860. La surface de la capitale augmente de 3800 hectares, ce qui la fait plus que doubler. La population augmente d’un tiers, pour atteindre 1 600 000 Parisiens. Pas moins de onze communes disparaissent, dont le nom sert à présent à désigner des quartiers de Paris : La Villette, Belleville, Vaugirard, Grenelle, Passy, Auteuil, Batignolles-Monceau, Montmartre, La Chapelle, Charonne et Bercy. La capitale absorbe aussi 13 portions de communes dont le centre administratif est à l’extérieur des fortifications, comme Montrouge, Saint-Ouen ou Aubervilliers. Le nombre d’arrondissements de Paris passe de douze à vingt et un nouvel agencement, en escargot, est adopté.
C’est un tout nouveau Paris qui naît ce 1er janvier 1860 et l’événement est salué par les Parisiens. L’avocat Henry Dabot note ainsi dans ses “Souvenirs et impressions d’un bourgeois du quartier latin” : “Hier, à minuit sonnant, la banlieue de Paris s’est trouvée administrativement annexée à la grande Ville. C’était un spectacle des plus réjouissants”. Et encore : “La grande ville est devenue la ville immense”. Aussi, nous explique Henry Dabot, “tous les Parisiens en ce moment se proposent de faire le tour du nouveau Paris, même les gouteux, les paralytiques et les culs-de-jatte”. L’avocat lui-même entreprend d’arpenter cette ville nouvelle et s’étonne qu’il faille faire “ce long voyage à pied en plusieurs fois”. Découvrir les nouveaux arrondissements, c’est une expédition. Et en s’y promenant, Dabot se retrouve “tantôt au milieu de plaines arides, vrais Saharas, tantôt au milieu d’oasis délicieuses, parfois au milieu de solitudes calmes et recueillies”. En 1860, Paris s’était trouvé un nouveau terrain d’aventures.
Louis Moulin
